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Jules Renard - Poil de Carotte

- Ah! ma petite salissure, tu en as mangé, tu en as mangé, et de la tienne encore, de celle d'hier.

- Je m'en doutais, répond simplement Poil de Carotte, sans faire la figure espérée.

Il s'y habitue, et quand on s'habitue à une chose, elle finit par n'être plus drôle du tout.

Le Pot

I

Comme il lui est arrivé déjà plus d'un malheur au lit, Poil de Carotte a bien soin de prendre ses
précautions chaque soir. En été, c'est facile. A neuf heures, quand madame Lepic l'envoie se coucher,

Poil de Carotte fait volontiers un tour dehors et il passe une nuit tranquille.

L'hiver, la promenade devient une corvée. Il a beau prendre, dès que la nuit tombe et qu'il ferme les
poules, une première précaution, il ne peut espérer qu'elle suffira jusqu'au lendemain matin. On dîne, on

veille, neuf heures sonnent, il y a longtemps que c'est la nuit, et la nuit va durer encore une éternité. Il

faut que Poil de Carotte prenne une deuxième précaution.

Et ce soir, comme tous les soirs, il s'interroge.

- Ai-je envie? se dit il; n'ai-je pas envie?

D'ordinaire il se répond "oui", soit que, sincèrement, il ne puisse reculer, soit que la lune l'encourage par
son éclat. Quelquefois M. Lepic et grand frère Félix lui donnent l'exemple. D'ailleurs la nécessité ne

l'oblige pas toujours à s'éloigner de la maison, jusqu'au fossé de la rue, presque en pleine campagne. Le

plus souvent il s'arrête au bas de l'escalier; c'est selon.

Mais, ce soir, la pluie crible les carreaux, le vent a éteint les étoiles et les noyers ragent dans les prés.

- Ça se trouve bien, conclut Poil de Carotte, après avoir délibéré sans hâte, je n'ai pas envie.

Il dit bonsoir à tout le monde, allume une bougie, et gagne au fond du corridor, à droite, sa chambre nue
et solitaire. Il se déshabille, se couche et attend la visite de madame Lepic. Elle le borde serré, d'un

unique renfoncement, et souffle la bougie. Elle lui laisse la bougie et ne lui laisse point d'allumettes. Et

elle l'enferme à clef parce qu'il est peureux. Poil de Carotte goûte d'abord le plaisir d'être seul. Il repasse

sa journée, se félicite de l'avoir fréquemment échappé belle, et compte, pour demain, sur une chance

égale. Il se flatte que, deux jours de suite, madame Lepic ne fera pas attention à lui, et il essaie de

s'endormir avec ce rêve.

A peine a-t-il fermé les yeux qu'il éprouve un malaise connu.

- Ç'était inévitable, se dit Poil de Carotte.

Un autre se lèverait. Mais Poil de Carotte sait qu'il n'y a pas de pot sous le lit. Quoique madame Lepic
puisse jurer le contraire, elle oublie toujours d'en mettre un. D'ailleurs, à quoi bon ce pot, puisque Poil de

Carotte prend ses précautions?

Et Poil de Carotte raisonne, au lieu de se lever.

- Tôt ou tard, il faudra que je cède, se dit-il. Or, plus je résiste, plus j'accumule. Mais si je fais pipi tout de
suite, je ferai peu, et mes draps auront le temps de sécher à la chaleur de mon corps. Je suis sûr, par

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