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Jules Renard - Poil de Carotte

fait souffler en douceur ses narines afin de s'assurer qu'elles ne sont pas bouchées. Il s'exerce à ne point
respirer trop fort.

Mais dès qu'il dort, il ronfle. C'est comme une passion.

Aussitôt madame Lepic lui entre deux ongles, jusqu'au sang, dans le plus gras d'une fesse. Elle a fait
choix de ce moyen.

Le cri de Poil de Carotte réveille brusquement M. Lepic, qui demande:

- Qu'est-ce que tu as?

- Il a le cauchemar, dit madame Lepic.

Et elle chantonne, à la manière des nourrices, un air berceur qui semble indien.

Du front, des genoux poussant le mur, comme s'il voulait l'abattre, les mains plaquées sur les fesses pour
parer le pinçon qui va venir au premier appel des vibrations sonores, Poil de Carotte se rendort dans le

grand lit où il repose, à côté de sa mère, au fond.

Sauf votre Respect

Peut-on, doit-on le dire? Poil de Carotte, à l'âge où les autres communient, blancs de coeur et de corps,
est resté malpropre. Une nuit, il a trop attendu, n'osant demander.

Il espéret, au moyen de tortillements gradués, calmer le malaise.

Quelle prétention!

Une autre nuit, il s'est rêvé commodément installé contre une borne, l'écart, puis il a fait dans des draps,
tout innocent, bien endormi. Il s'éveille. Pas plus de borne près de lui qu'à son étonnement!

Madame Lepic se garde de s'emporter. Elle nettoie, calme, indulgente, maternelle. Et même, le
lendemain matin, comme un enfant gâté, Poil de Carotte déjeune avant de se lever.

Oui, on lui apporte sa soupe au lit, une soupe soignée, où madame Lepic, avec une palette de bois, en a
délayé un peu, oh! très peu.

A son chevet, grand frère Félix et soeur Ernestine observent Poil de Carotte d'un air sournois, prêts à
éclater de rire au premier signal. Madame Lepic, petite cuillerée par petite cuillerée, donne la becquée à

son enfant. Du coin de l'oeil, elle semble dire à grand frère Félix et à soeur Ernestine:

- Attention! préparez-vous!

- Oui, maman.

Par avance, ils s'amusent des grimaces futures. On aurait dû inviter quelques voisins. Enfin, madame
Lepic, avec un dernier regard aux aînés comme pour leur demander:

- Y êtes-vous?

lève lentement, lentement la dernière cuillerée, l'enfonce jusqu'à la gorge, dans la bouche grande ouverte
de Poil de Carotte, le bourre, le gave, et lui dit, à la fois goguenarde et dégoûtée:

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