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Jules Renard - Poil de Carotte
Mathilde: Souvent, mes parents se plaignent de n'en avoir guère.
Poil de Carotte: Oh! les miens aussi. Chacun se plaint pour qu'on le plaigne, et pour flatter les jaloux. Mais je sais que nous sommes riches. Le premier jour du mois, papa reste un instant seul dans sa chambre. J'entends grincer la serrure du coffre-fort. Elle grince comme les rainettes, le soir. Papa dit un mot que personne ne connaît, ni maman, ni mon frère, ni ma soeur, personne, excepté lui et moi, et la porte du coffre-fort s'ouvre. Papa y rend de l'argent et va le déposer sur la table de la cuisine. Il ne dit rien, il fait seulement sonner les pièces, afin que mamamn, occupée au fourneau, soit avertie. Papa sort. Maman se retourne et ramasse vite l'argent. Tous les mois ça se passe ainsi, et ça dure depuis longtemps, preuve qu'il y a plus d'un million dans le coffre-fort.
Mathilde: Et pour l'ouvrir, il dit un mot. Quel mot?
Poil de Carotte: Ne cherche pas, tu perdrais ta peine. Je te le dirai quand nous serons mariés, à la condition que tu me promettras de ne jamais le répéter.
Mathilde: Dis-le-moi tout de suite. Je te promets tout de suite de ne jamais le répéter.
Poil de Carotte: Non, c'est notre secret à papa et à moi.
Mathilde: Tu ne le sais pas. Si tu le savais, tu me le dirais.
Poil de Carotte: Pardon, je le sais.
Mathilde: Tu ne le sais pas, tu ne le sais pas. C'est bien fait, c'est bien fait.
- Parions que je le sais, dit Poil de Carotte gravement.
- Parions quoi? dit Mathilde hésitante.
- Laisse-moi te toucher où je voudrais, dit Poil de Carotte, et tu sauras le mot.
Mathilde regarde Poil de Carotte. Elle ne comprend pas bien. Elle ferme presque ses yeux gris de sournoise, et elle a maintenant deux curiosités au lieu d'une.
- Dis le mot d'abord, Poil de Carotte.
Poil de Carotte: Tu me jures qu'après tu te laisseras toucher où je voudrai.
Mathilde: Maman me défend de jurer.
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