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Jules Renard - Poil de Carotte

Poil de Carotte:
Oh! je finirai par m'y mettre et j'en mangerai comme toi. Je crains seulement de sentir mauvais et que

maman ne le remarque, si elle m'embrasse.

- Ça ne sent rien, dit parrain, et il souffle au visage de son filleul.

Poil de Carotte:
C'est vrai. Tu ne sens que le tabac. Par exemple tu le sens à plein nez. Je t'aime bien, mon vieux parrain,

mais je t'aimerais davantage, plus que tous les autres, si tu ne fumais pas la pipe.

Parrain:
Canard! canard! ça conserve.

Mathilde

- Tu sais, maman, dit soeur Ernestine essoufflée à madame Lepic, Poil de Carotte joue encore au mari et
à la femme avec la petite Mathilde, dans le pré. Grand frère Félix les habille. C'est pourtant défendu, si je

ne me trompe.

En effet, dans le pré, la petite Mathilde se tient immobile et raide sous sa toilette de clématite sauvage à
fleurs blanches. Toute parée, elle semble vraiment une fiancée garnie d'oranger. Et elle en a, de quoi

calmer toutes les coliques de la vie.

La clématite, d'abord nattée en couronne sur la tête, descend par flots sous le menton, derrière le dos, le
long des bras, volubile, enguirlande la taille et forme à terre une queue rampante que grand frère Félix ne

se lasse pas d'allonger.

Il recule et dit:

- Ne bouge plus! A ton tour, Poil de Carotte.

A son tour, Poil de Carotte est habillé en jeune marié, également couvert de clématites où, çà et là,
éclatent des pavots, des cenelles, un pissenlit jaune, afin qu'on puisse le distinguer de Mathilde. Il n'a pas

envie de rire, et tous trois gardent leur sérieux. Ils savent quel ton convient à chaque cérémonie. On doit

rester triste aux enterrements, dès le début, jusqu'à la fin, et grave aux mariages, jusqu'après la messe.

Sinon, ce n'est plus amusant de jouer.

- Prenez-vous la main, dit grand frère Félix. En avant! doucement.

Ils s'avancent au pas, écartés. Quand Mathilde s'empêtre, elle retrousse sa traîne et la tient entre ses doigt.
Poil de Carotte galamment l'attend, une jambe levée.

Grand frère Félix les conduit par le pré. Il marche à reculons, et les bras en balancier leur indique la
cadence. Il se croit monsieur le Maire et les salue, puis monsieur le Curé et les bénit, puis l'ami qui

félicite et il les complimente, puis le violoniste et il râcle, avec un bâton, un autre bâton.

Il les promène de long en large.

- Halte! dit-il, ça se dérange.

Mais le temps d'aplatir d'une claque la couronne de Mathilde, il remet le cortège en branle.

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