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Jules Renard - Poil de Carotte
Quand parrain voit le soleil au-dessus de sa tête, on rentre déjeuner. Il bourre Poil de Carotte de haricots blancs.
- Je ne connais rien de meilleur, lui dit-il, mais je les veux cuits en bouillie. J'aimerais mieux mordre le fer d'une pioche que manger un haricot qui croque sous la dent, craque comme un grain de plomb dans une aile de perdrix.
Poil de Carotte: Ceux-là fondent sur la langue. D'habitude maman ne les fait pas trop mal. Pourtant ce n'est plus ça. Elle doit ménager la crème.
Parrain: Canard, j'ai du plaisir à te voir manger. Je parie que tu ne manges point ton content, chez ta mère.
Poil de Carotte: Tout dépend de son appétit. Si elle a faim, je mange à sa faim. En se servant elle me sert par-dessus le marché. Si elle a fini, j'ai fini aussi.
Parrain: On en redemande, bêta.
Poil de Carotte: C'est facile à dire, mon vieux. D'ailleurs il vaut toujours mieux rester sur sa faim.
Parrain: Et moi qui n'ai pas d'enfants, je lècherais le derrière d'un singe, si ce singe était mon enfant! Arrangez ça.
Ils terminent leur journée dans la vigne, où Poil de Carotte, tantôt regarde piocher son parrain et le suit pas à pas, tantôt, couché sur des fagots de sarment et les yeux au ciel, suce des brins d'osier.
La Fontaine
Il ne couche pas avec son parrain pour le plaisir de dormir. Si la chambre est froide, le lit de plume est trop chaud, et la plume, douce aux vieux membres du parrain, met vite le filleul en nage. Mais il couche loin de sa mère.
- Elle te fait donc bien peur? dit parrain.
Poil de Carotte: Ou plutôt, moi je ne lui fais pas assez peur. Quand elle veut donner une correction à mon frère, il saute sur un manche de balai, se campe devant elle, et je te jure qu'elle s'arrête court. Aussi elle préfère le prendre par les sentiments. Elle dit que la nature de Félix est si susceptible qu'on n'en ferait rien avec des coups et qu'ils s'aplliquent mieux à la mienne.
Parain: Tu devrais essayer du balai, Poil de Carotte.
Poil de Carotte: Ah! si j'osais! nous nous sommes souvent battus, Félix et moi, pour de bon ou pour jouer. Je suis aussi fort que lui. Je me défendrais comme lui. Mais je me vois armé d'un balai contre maman. Elle croirait que
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