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Jules Renard - Poil de Carotte
reconnaître, si elle s'échappe. L'agneau l'a suivie. La brebis mange avec un bruit de râpe, et le petit, frissonnant, se dresse sur ses membres mous, essaie de téter, plaintif, le museau enveloppé d'une gelée tremblante.
- Et vous croyez qu'elle reviendra à des sentiments plus humains? dit Poil de Carotte.
- Oui, quand son derrière sera guéri, dit Pajol: elle a eu des couches dures.
- Je tiens à mon idée, dit Poil de Carotte. Pourquoi ne pas confier provisoirement le petit aux soins d'une étrangère?
- Elle le refuserait, dit Pajol.
En effet, des quatre coins de l'écurie, les bêlements des mères se croisent, sonnent l'heure des tétées et, monotones aux oreilles de Poil de Carotte, sont nuancés pour les agneaux, car, sans confusion chacun se précipite droit aux tétines maternelles.
- Ici, dit Pajol, point de voleuse d'enfants.
- Bizarre, dit Poil de Carotte, cet instinct de la famille chez ces ballots de laine. Comment l'expliquer? Peut-être par la finesse de leur nez.
Il a presque envie d'en boucher un, pour voir.
Il compare profondément les hommes avec des moutons, et voudrait connaître les petits noms des agneaux.
Tandis qu'avides ils sucent, leurs mamans, les flancs battus de brusques coups de nez, mangent, paisibles, indifférentes. Poil de Carotte remarque dans l'eau d'une auge des débris de chaîne, des cercles de roues, une pelle usée.
- Elle est propre, votre auge! dit-il d'un ton fin. Assurément, vous enrichissez le sang des bêtes au moyen de cette ferraille!
- Comme de juste, dit Pajol. Tu avales bien des pilules, toi!
Il offre à Poil de Carotte de goûter l'eau. Afin qu'elle devienne encore plus fortifiante, il y jette n'importe quoi.
- Veux-tu un berdin? dit-il.
- Volontiers, dit Poil de Carotte sans savoir; merci d'avance.
Pajol fouille l'épaisse laine d'une mère et attrape avec ses ongles un berdin jaune rond, dodu, repu, énorme. Selon Pajol, deux de cette taille dévoraient la tête d'un enfant comme une prune. Il le met au creux de la main de Poil de Carotte et l'engage, s'il veut rire et s'amuser, à le fourrer dans le cou ou les cheveux de ses frère et soeur.
Déjà le berdin travaille, attaque le peau. Poil de Carotte éprouve des picotements aux doigts, comme s'il tombait du grésil. Bientôt au poignet, ils gagnent le coude. Il semble que le berdin se multiplie, qu'il va ronger le bras jusqu'à l'épaule. Tant pis, Poil de Carotte le serre; il l'écrase et essuie sa main sur le dos d'une brébis, sans que Pajol s'en aperçoive.
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