bibliotheq.net - littérature française
 

Jules Renard - Poil de Carotte

aiguilles d'une tricoteuse.

Sur les pêchettes, les morcaux du chat flambaient à travers l'eau transparente.

Des brumes blanches glissent au ras du pré, cachent peut-être de légers fantômes.

Poil de Carotte, ses mains derrière son dos, leur prouve qu'ils n'ont rien à craindre.

Un boeuf approche, s'arrête et souffle, détale ensuite, répand jusqu'au ciel le bruit de ses quatre sabots et
s'évanouit.

Quel calme, si le ruisseau bavard ne caquetait pas, ne chuchotait pas, n'agaçait pas autant, à luis seul,
qu'une assemblée de vieilles femmes.

Poil de Carotte, comme s'il voulait le frapper pour le faire taire, lève doucement un bâton de pêchette et
voici que du milieu des roseaux montent des écrevisses géantes.

Elles croissent encore et sortent de l'eau, droites, luisantes. Poil de Carotte, alourdi par l'angoisse, ne sait
pas fuir.

Et les écrevisses l'entournent. Elles se haussent vers sa gorge. Elles crépitent. Déjà elles ouvrent leurs
pinces toutes grandes.

Les Moutons

Poil de Carotte n'aperçoit d'abord que de vagues boules sautantes. Elles poussent des cris étourdissants et
mêlés, comme des enfants qui jouent sous un préau d'école. L'une delle se jette dans ses jambes, et il en

éprouve quelque malaise. Une autre bondit en pleine pojection de lucarne. C'est un agneau. Poil de

Carotte sourit d'avoir eu peur. Ses yeux s'habituent graduellement à l'obscurité, et les détails se précisent.

L'époque des naissances a commencé. Chaque matin, le fermier Pajol compte deux ou trois agneaux de
plus. Il les trouves égarés parmi les mères, gauches, flageolant sur leurs pattes raides: quatre marceaux de

bois d'une sculpture grossière.

Poil de Carotte n'ose pas encore les caresser. Plus hardis, ils suçotent déjà ses souliers, ou posent leurs
pieds de devant sur lui, un brin de foin dans la bouche.

Les vieux, ceux d'une semaine, se détendent d'un violent effort de l'arrière-train et exécutent un zig-zag
en l'air. Ceux d'un jour, maigres, tombent sur leur genoux anguleux, pour se relever pleins de vie. Un

petit qui vient de naître se traîne, visqueux et non léché. Sa mère, gênée par sa bourse gonflée d'eau et

ballottante, la repousse à coups de tête.

- Une mauvaise mère! dit Poil de Carotte.

- C'est chez les bêtes comme chez le monde, dit Pajol.

- Elle voudrait, sans doute, le mettre en nourrice.

- Presque, dit Pajol. Il faut à plus d'un donner le biberon, un biberon comme ceux qu'on achète au
pharmacien. Ça ne dure pas, la mère s'attendrit. D'ailleurs, on les mate.

Il la prend par les épaules et l'isole dans une cage. Il lui moue au coup une cravate de paille pour la

< page précédente | 50 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.