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Jules Renard - Poil de Carotte
J'apprends que tu dois aller à Paris. Je partage la joie que tu auras en visitant la capitale que je voudrais connaître et où je serai de coeur avec toi. Je conçois que mes ravaux scolaires m'interdisent ce voyage, mais je profite de l'occasion pour te demander si tu ne pourrais pas m'acheter un ou deux livres. Je sais les miens par coeur. Choisis n'importe lesquels. Au fond, ils se valent. Toutefois je désire spécialement la_Henriade,_ par François-Marie Arouet de Voltaire, et la _Nouvelle Héloïse,_par Jean-Jacques Rousseau. Si tu me les rapportes (les livres ne coûtent rien à Paris), je te le jure que le maître d'étude ne me les confisquera jamais.
_Réponse de M. Lepic._
Mon cher Poil de Carotte,
Les écrivains dont tu me parles étaient des hommes comme toi et moi. Ce qu'ils ont fait, tu peux le faire. Écris des livres, tu les liras ensuite.
_De M. Lepic à Poil de Carotte._
Mon cher Poil de Carotte,
Ta lettre de ce matin m'étonne fort. Je la relis vainement. Ce n'est plus ton style ordinaire et tu y parles de choses bizarres qui ne me semblent ni de ta compétence ni de la mienne.
D'habitude, tu nous racontes tes petites affaires, tu nous écris les places que tu obtiens, les qualités et les défauts que tu trouves à chaque professeur, les noms de tes nouveaux camarades, l'état de ton linge, si tu dors et si tu manges bien.
Voilà ce qui m'intéresse. Aujourd'hui, je ne comprends plus. A propos de quoi, s'il te plaît, cette sortie sur le printemps quand nous sommes en hiver? Que veux-tu dire? As-tu besoin d'un cache-nez? Ta lettre n'est pas datée et on ne sait si tu l'adresses à moi ou au chien. La forme même de ton écriture me paraît modifiée, et la disposition des lignes, la quantit de majuscules me déconcertent. Bref, tu as l'air de te moquer de quelqu'un. Je suppose que c'est de toi, et je tiens à t'en faire non un crime, mais l'observation.
_Réponse de Poil de Carotte._
Mon cher papa,
Un mot à la hâte pour t'expliquer ma dernière lettre. Tu ne t'es pas aperçu qu'elle était _en vers._
Le Toiton
Ce petit toit où, tour à tour, ont vécu des poules, des lapins, des cochons, vide maintenant, appartient en toute propriété à Poil de Carotte pendant les vacances. Il y entre commodément, car le toiton n'a plus de porte. Quelques grêles orties en parent le seuil, et si Poil de Carotte les regarde à plat ventre, elles lui semblent une forêt. Une poussière fine recouverte le sol. Les pierres des murs luisent d'humidité. Poil de Carotte frôle le plafond de ses cheveux. Il est là chez lui et s'y divertit, dédaigneux des jouets encombrants, aux frais de son imagination.
Son principal amusement consiste à creuser quatre nids avec son derrière, un à chaque coin du toiton. Il ramène de sa main, comme d'une truelle, des bourrelets de poussière et se cale.
Le dos au mur lisse, les jambes pliées, les mains croisées sur ses genoux, gîté, il se trouve bien. Vraiment
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