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Jules Renard - Poil de Carotte
et se mêler aux pieds de grand frère Félix qui occupent déjà tout le fond du baquet, et bientôt, un couche de crasse s'étend comme un linge sur ces quatre horreurs.
M. Lepic se promène, selon sa coutume, d'une fenêtre à l'autre. Il relit les bulletins trimestriels de ses fils, surtout les notes écrites par M. le proviseur lui-même: celle de grand frère Félix:
"Étourdi, mais intelligent. Arrivera." et celle de Poil de Carotte:
"Se distingue dès qu'il veut, mais ne veut pas toujours."
L'idée que Poil de Carotte est quelquefois distingué amuse la famille. En ce moment, les bras croisés sur ses genoux, il laisse ses pieds tremper et se gonfler d'aise. Il se sent examiné. On le trouve plutôt enlaidi sous ses cheveux trop longs et d'un rouge sombre. M. Lepic, hostile aux effusions, ne témoigne sa joie de le revoir qu'en le taquinant. A l'aller il lui détache une chiquenaude sur l'oreille. Au retour, il le pousse du coude, et Poil de Carotte rit de bon coeur.
Enfin, M. Lepic lui passe la main dans les "bourraquins" et fait crépiter ses ongles comme s'il voulait tuer des poux. C'est sa plaisanterie favorite.
Or, du premier coup, il en tue un.
- Ah! bien visé, dit-il, je ne l'ai pas manqué.
Et tandis qu'un peu dégoûté il s'essuie à la chevelure de Poil de Carotte, madame Lepic lève les bras au ciel:
- Je m'en doutais, dit-elle accablée. Mon dieu! nous sommes propres! Ernestine, cours chercher une cuvette, ma fille, voilà de la besogne pour toi.
Soeur Ernestine apporte une cuvette, un peigne fin, du vinaigre dans une soucoupe, et la chasse commence.
- Peigne-moi d'abord! crie grand frère Félix. Je suis sûr qu'il m'en a donné.
Il se râcle furieusement la tête avec les doigts et demande un seau d'eau pour tout noyer.
- Calme-toi, Félix, dit soeur Ernestine qui aime à se dévouer, je ne te ferai pas du mal.
Elle lui met une serviette autour du cou et montre une adresse, une patience de maman. Elle écarte les cheveux d'une main, tient délicatement le peigne de l'autre, et elle cherche, sans moue dédaigneuse, sans peur d'attraper des habitants.
Quand elle dit: Un de plus! grand frère Félix trépigne dans le baquet et menace du doigt Poil de Carotte qui, silencieux, attend son tour.
- C'est fini pour toi, Félix, dit soeur Ernestine, tu n'en avais que sept ou huit; compte-les. On comptera ceux de Poil de Carotte, mais elle n'a que ramassé au hasard dans une fourmilière.
On entourne Poil de Carotte. Soeur Ernestine s'applique. M. Lepic, les mains derrière le dos, suit le travail, comme un étranger curieux. Madame Lepic pousse des exclamations plaintives.
- Oh! oh! dit-elle, il faudrait une pelle et un râteau.
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