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Jules Renard - Poil de Carotte

l'huile. Par terre, la mare augmente; elle gagne Poil de Carotte elle arrive:

C'est lui le but. Bientôt il pourra jouer avec.

Cependant madame Lepic commence une manoeuvre habile. Elle frôle l'aveugle, lui donne des coups de
coude, lui marche sur les pieds, le fait reculer, le force à se loger entre le buffet et l'armoire où la chaleur

ne rayonne pas. L'aveugle, dérouté, tâtonne, gesticule et ses doigts grimpent comme des bêtes. Il ramone

sa nuit. De nouveau les glaçons se forment; voici qu'il regèle.

Et l'aveugle termine son histoire d'une voix pleurarde.

- Oui, mes bons amis, fini, plus d'zieux, plus rien, un noir de four.

Son bâton lui échappe. C'est ce qu'attendait madame Lepic. Elle se précipite, ramasse le bâton et le rend à
l'aveugle, - sans le lui rendre.

Il croit le tenir, il ne l'a pas.

Au moyen d'adroites tromperies, elle le déplace encore, lui remet ses sabots et le guide du côté de la
porte.

Puis elle le pince légèrement, afin de se venger un peu; elle le pousse dans la rue, sous l'édredon du ciel
gris qui se vide de toute sa neige, contre le vent qui grogne ainsi qu'un chien oublié dehors.

Et, avant de refermer la porte, madame Lepic crie à l'aveugle, comme s'il était sourd:

- Au revoir; ne perdez pas votre pièce; à dimanche prochain s'il fait beau et si vous êtes toujours de ce
monde. Ma foi! vous avez raison, mon vieux papa Tissier, on ne sait jamais ni qui vit ni qui meurt.

Chacun ses peines et Dieu pour tous!

Le Jour de l'An

Il neige. Pour que le jour de l'an réusisse, il faut qu'il neige.

Madame Lepic a prudemment laissé la porte de la cour verrouillée. Déj des gamins secouent le loquet,
cognent au bas, discrets d'abord, puis hostiles, à coups de sabots, et, las d'espérer, s'éloignent à reculons,

les yeux encore vers la fenêtre d'où madame Lepic les épie. Le bruit de leurs ps s'étouffe dans la neige.

Poil de Carotte saute du lit, va se débarbouiller, sans savon, dans l'auge du jardin. Elle est gelée. Il doit en
casser la glace, et ce premier exercice répand par tout son corps une chaleur plus saine que celle des

poêles. Mais il feint de se mouiller la figure, et, comme on le trouve toujours sale, même lorsqu'il a fait sa

toilette à fond, il n'ôte que le plus gros.

Dispos et frais pour la cérémonie, il se place derrière son grand frère Félix, qui se tient derrière soeur
Ernestine, l'ainnée. Tous trois entrent dans la cuisine. Monsieur et madame Lepic viennent de s'y réunir,

sans en avoir l'air. Soeur Ernestine les embrasse et dit:

- Bonjour, papa, bonjour, maman, je vous souhaite une bonne année, une bonne santé et le paradis à la fin
de vos jours.

Grand frère Félix dit la même chose, très vite, courant au bout de la phrase, et embrasse pareillement.

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