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Jules Renard - Poil de Carotte

L'Aveugle

Du bout de son bâton, il frappe discrètement à la porte.

Madame Lepic:
Qu'est-ce qu'il veut encore celui-là?

Monsieur Lepic:
Tu ne le sais pas? Il veut ses dix sous, c'est son jour. Laisse-le entrer.

Madame Lepic, maussade, ouvre la porte, tire l'aveugle par le bras, brusquement, à cause du froid.

- Bonjour, tous ceux qui sont là? dit l'aveugle.

Il s'avance. Son bâton court à petits pas sur les dalles comme pour chasser des souris et rencontre une
chaise. L'aveugle s'assied et tend au poêle ses mains transies.

M. Lepic prend une pièce de dix sous et dit:

- Voilà!

Il ne s'occupe plus de lui; il continue la lecture d'un journal.

Poil de Carotte s'amuse. Accroupi dans son coin, il regarde les sabots de l'aveugle: ils fondent, et, tout
autour, des rigoles se dessinent déjà.

Madame Lepic s'en aperçoit.

- Prêtez-moi vos sabots, vieux, dit-elle.

Elle les porte sous la cheminée, trop tard; ils ont laissé une mare, et les pieds de l'aveugle inquiet sentent
l'humidité, se lèvent, tantôt l'un, tantôt l'autre, écartent la neige boueuse, la répandent au loin.

D'un ongle, Poil de Carotte gratte le sol, fait signe à l'eau sale de couler vers lui, indique des crevasses
profondes.

- Puis qu'il a ses dix sous, dit madame Lepic, sans crainte d'être entendue, que demande-t-il?

Mais l'aveugle parle politique, d'abord timidement, ensuite avec confiance. Quand les mots ne viennent
pas, il agite son bâton, se brûle le poing au tuyau du poêle, le retire vite et, soupçonneux, roule son blanc

d'oeil au fond de ses larmes intarissables.

Parfois M. Lepic, qui tourne le journal, dit:

- Sans doute, papa Tissier, sans doute, mais en êtes-vous sûr?

- Si j'en suis sûr! s'écrie l'aveugle. Ça, par exemple, c'est fort! Ecoutez-moi, monsieur Lepic, vous allez
voir comment je m'ai aveuglé.

- Il ne démarrera plus, dit madame Lepic.

En effet, l'aveugle se trouve mieux. Il raconte son accident, s'étire et fond tout entier. Il avait dans les
veines des glaçons qui se disolvent et circulent. On croirait que ses vêtements et ses membres suent de

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