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Jules Renard - Poil de Carotte

- C'est moi, Honorine!

Rien ne peut sauver la vieille. Elle n'y voit plus, elle n'y voit plus. Tant pis pour elle. Tôt ou tard elle
devait céder. Un aveu de lui ne la peinerait que davantage. Qu'elle part et que, loin de soupçonner Poil de

Carotte, elle s'imagine frappée par l'inévitable coup du sort. Et pourquoi dire à madame Lepic:

- Maman, c'est moi!

A quoi bon se vanter d'une action méritoire, mendier un sourire d'honneur? Outre qu'il courrait quelque
danger, car il sait madame Lepic capable de le désavouer en public, qu'il se mêle donc de ses affaires, ou

mieux, qu'il fasse mine d'aider sa mère et Honorine à chercher la marmite.

Et lorsqu'un instant tous trois s'unissent pour la trouver, c'est lui qui montre le plus d'ardeur.

Madame Lepic, désintéressée, y renonce la première.

Honrine se résigne et s'éloigne, marmotteuse, et bientôt Poil de Carotte, qu'un scrupule faillit perdre,
rentre en lui-même, comme dans une gaine, comme un instrument de justice dont on n'a plus besoin.

Agathe

C'est Agathe, une petite fille d'Honorine, qui la remplace.

Curieusement, Poil de Carotte observe la nouvelle venue, qui, pendant quelques jours, détournera de lui
sur elle, l'attention des Lepic.

- Agathe, dit madame Lepic, frappez avant d'entrer, ce qui ne signifie pas que vous devez défoncer les
portes à coups de poing de cheval.

- Ça commence, se dit Poil de Carotte, mais je l'attends au déjeuner.

On mange dans la grande cuisine. Agathe, une serviette sur le bras, se tient prête à courir du fourneau
vers le placard, du placard vers la table, car elle ne sait guère marcher posément; elle préfère haleter, le

sang aux joues.

Et elle parle trop vite, rit trop haut, a trop envie de bien faire.

M. Lepic s'installe le premier, dénoue sa serviette, pousse son assiette vers le plat qu'il voit devant lui,
prend de la viande, de la sauce et ramène l'assiette. Il se sert à boire, et le dos courbé, les yeux baissés, il

se nourrit sobrement aujourd'hui comme chaque jour, avec indifférence.

Quand on change le plat, il se penche sur sa chaise et remue la cuisse.

Madame Lepic sert elle-même les enfants, d'abord grand frère Félix parce que son estomac crie la faim,
puis soeur Ernestine pour sa qualité d'aînée, enfin Poil de Carotte qui se trouve au bout de la table.

Il n'en redemande jamais, comme si c'était formellement défendu. Une portion doit suffire. Si on lui fait
des offres, il accepte, et sans boire, se gonfle de riz qu'il n'aime pas, pour flatter madame Lepic, qui, seule

de la famille, l'aime beaucoup.

Plus indépendants, grand frère Félix et soeur Ernestine veulent-ils une seconde portion; ils poussent,
selon la méthode de M. Lepic, leur assiette du côté du plat.

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