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Jules Renard - Poil de Carotte
chaussures trop étroites ont écrasé. En même temps, il se frotte l'estomac qui peut-être n'a pas fini de digérer. Puis il se laisse glisser le long des racines.
Elles lui égratignent les mollets, les cuisses, les fesses. Quand il a de l'eau jusqu'au ventre, il va remonter et se sauver. Il lui semble qu'une ficelle mouillée s'enroule peu à peu autour de son corps, comme autour d'une toupie. Mais la motte où il s'appuie cède, et Poil de Carotte tombe, disparaît, barbote et se redresse, toussant, crachant, suffoqué, aveuglé, étourdi.
- Tu plonges bien, mon garçon, lui dit monsieur Lepic.
- Oui, dit Poil de Carotte, quoique je n'aime pas beaucoup ça. L'eau reste dans mes oreilles, et j'aurai mal à la tête.
Il cherche un endroit où il puisse apprendre à nager, c'est-à-dire faire aller ses bras, tandis que ses genoux marcheront sur le sable.
- Tu te presses trop, lui dit M. Lepic. N'agite donc pas tes poings fermés, comme si tu t'arrachais les cheveux. Remue tes jambes qui ne font rien.
- C'est plus difficile de nager sans se servir des jambes, dit Poil de Carotte.
Mais grand frère Félix l'empêche de s'appliquer et le dérange toujours.
- Poil de Carotte, viens ici. Il y en a plus creux. Je perds pied, j'enfonce. Regarde donc. Tiens: tu me vois. Attention: tu ne me vois plus. A présent, mets-toi là vers le saule. Ne bouge pas. Je parie de te rejoindre en dix brassées.
- Je compte, dit Poil de Carotte grelottant, les épaules hors de l'eau, immobile comme une vraie borne.
De nouveau, il s'accroupit pour nager. Mais grand frère Félix lui grimpe sur le dos, pique une tête et dit:
- A ton tour, si tu veux, grimpe sur le mien.
- Laisse-moi prendre ma leçon tranquille, dit Poil de Carotte.
- C'est bon, crie M. Lepic, sortez. Venez boire chacun une goutte de rhum.
-Déjà! dit Poil de Carotte.
Maintenant il ne voudrait plus sortir. Il n'a pas assez profité de son bain. L'eau qu'il faut quitter cesse de lui faire peur. De plomb tout à l'heure, à présent de plume, il s'y débat avec une sorte de vaillance frénétique, défiant le danger, prêt à risquer sa vie pour sauver quelqu'un, et il disparaît même volontairement sous l'eau, afin de goûter l'angoisse de ceux qui se noient.
- Dépêche-toi, s'écrie M. Lepic, ou grand frère Félix boira tout le rhum.
Bien que Poil de Carotte n'aime pas le rhum, il dit:
- Je ne donne ma part à personne.
Et il boit comme un vieux soldat.
Monsieur Lepic:
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