bibliotheq.net - littérature française
 

Jules Renard - Poil de Carotte

- Partons-nous? dit-il.

Grand frère Félix:
Allons-y, porte les caleçons?

Monsieur Lepic:
Il doit faire encore trop chaud.

Grand frère Félix:
Moi, j'aime mieux quand il y a du soleil.

Poil de Carotte:
Et tu serras mieux, papa, au bord de l'eau qu'ici. Tu te coucheras sur l'herbe.

Monsieur Lepic:
Marchez devant, et doucement, de peur d'attraper la mort.

Mais Poil de Carotte modère son allure à grand peine et se sent des fourmis dans les pieds. Il porte sur
l'épaule son caleçon sévère et sans dessin et le caleçon rouge et bleu de grand frère Félix. La figure

animée, il bavarde, il chante pour lui seul et il saute après les branches. Il nage dans l'air et il dit à grand

frère Félix:

- Crois-tu qu'elle sera bonne, hein? Ce qu'on va gigoter!

- Un malin! répond grand frère Félix, dédaigneux et fixé.

En effet, Poil de Carotte se calme tout à coup.

Il vient d'enjamber, le premier, avec légèreté, un petit mur de pierres sèches, et la rivière brusquement
apparue coule devant lui. L'instant est passé de rire.

De reflets glacés miroitent sur l'eau enchantée. Elle clapote comme des dents claquent et exhale une
odeur fade.

Il s'agit d'entrer là dedans, d'y séjourner et de s'y occuper, tandis que M. Lepic comptera sur sa montre le
nombre de minutes réglementaires. Poil de Carotte frissonne. Une fois de plus son courage, qu'il excitait

pour le faire durer, lui manque au bon moment, et la vue de l'eau, attirante de loin, le met en détresse.

Poil de Carotte commence de se déshabiller, à l'écart. Il veut moins cacher sa maigreur et ses pieds, que
trembler seul, sans honte.

Il ôte ses vêtements un à un et les plie avec soin sur l'herbe. Il noue ses cordons de souliers et n'en finit
plus de les dénouer. Il met son caleçon, enlève sa chemise courte et, comme il transpire, pareil au sucre

de pomme qui poisse dans sa ceinture de papier, il attend encore un peu.

Déjà grand frère Félix a pris possession de la rivière et la saccage en maître. Il la bat à tour de bras, la
frappe du talon, la fait écumer, et, terrible, au milieu, chasse vers les bords le troupeau des vagues

courroucées.

- Tu n'y penses plus, Poil de Carotte? demande monsieur Lepic.

- Je me séchais, dit Poil de Carotte. Enfin il se décide, il s'assied par terre, et tâte l'eau d'un orteil que ses

< page précédente | 20 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.