bibliotheq.net - littérature française
 

Jules Renard - Poil de Carotte

C'est une rage qu'elle a. Si Poil de Carotte, comme un Jean Fillou, se laisse faire, grand frère Félix
prévient sa soeur qu'il finira par se fâcher aussi elle triche:

- Cette fois, dit-elle, je me suis oubliée, je ne l'ai pas fait exprès, et je te jure qu'à partir de dimanche
prochain, tu n'en aura plus.

Et toujours elle réussit à lui en mettre un doigt.

- Il arrivera malheur, dit grand frère Félix.

Ce matin, roulé dans sa serviette, la tête basse, comme soeur Ernestine ruse encore, il ne s'aperçoit de
rien.

- Là, dit-elle, je t'obéis, tu ne bougonneras point, regarde le pot ferm sur la cheminée. Suis-je gentille?
D'ailleurs je n'ai aucun mérite. Il faudrait du ciment pour Poil de Carotte, mais avec toi, la pommade est

unitile. Tes cheveux frisent et bouffent tout seuls. Ta tête ressemble à un chou-fleur et cette raie durera

jusqu'à la nuit.

- Je te remercie, dit grand frère Félix.

Il se lève sans défiance. Il néglige de vérifier comme d'ordinaire, en passant sa main sur ses cheveux.

Soeur Ernestine achève de l'habiller, le pomponne et lui met de gants de filoselle blanche.

- Ça y est? dit grand frère Félix.

- Tu brilles comme un prince, dit soeur Ernestine, il ne te manque que ta casquette. Va la chercher dans
l'armoire.

Mais grand frère Félix se trompe. Il passe devant l'armoire. Il court au buffet, l'ouvre, empoigne une
carafe pleine d'eau et la vide sur sa tête, avec tranquillité.

- Je t'avais prévenue, ma soeur, dit-il. Je n'aime pas qu'on se moque de moi. Tu es encore trop petite pour
rouler un vieux de la vieille. Si jamais tu recommence, j'irai noyer ta pommade dans la rivière.

Ses cheveux aplatis, son costume du dimanche ruissellant, et tout trempé, il attend qu'on le change ou que
le soleil le sèche, au choix: ça luit est égal.

- Quel type! se dit Poil de Carotte, immobile d'admiration. Il ne crain personne, et si j'essayais de l'imiter,
on rirait bien. Mieux vaut laisser croire que je ne déteste pas la pommade.

Mais tandis que Poil de Carotte se résigne d'un coeur habitué, ses cheveux le vengent à son insu.

Couché de force, quelque temps, sous la pommade, ils font les morts; puis ils se dégourdissent, et par une
invisible poussée bossellent leur léger moule luisant, le fendillent, le crèvent.

On dirait un chaume qui dégèle. Et bientôt la première mèche se dresse en l'air, droite, libre.

Le Bain

Comme quatre heures vont bientôt sonner, Poil de Carotte, fébrile, réveille M. Lepic et grand frère Félix
qui dorment sous les noisetiers du jardin.

< page précédente | 19 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.