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Jules Renard - Poil de Carotte

Poil de Carotte:
Partons!

Bientôt le champ de luzerne déploie sous leurs yeux sa verdeur appétissante. Dès l'entrée, ils se
réjouissent de traîner les souliers, d'écraser les tiges molles, de marquer d'étroits chemins qui inquiéteront

longtemps et feront dire:

- Quelle bête a passé par ici?

A travers leurs culottes, une fraîcheur pénètre jusqu'aux mollets peu à peu engourdis.

Ils s'arrêtent au milieu du champ et se laissent tomber à plat ventre.

- On est bien, dit grand fère Félix.

Le visage chatouillé, ils rient comme autrefois quand ils couchaient ensemble dans le même lit et que M.
Lepic leur criait de la chambre voisine:

- Dormirez-vous, sales gars?

Ils oublient leur faim et se mettent à nager en marin, en chien, en grenouille. Les deux têtes seules
émergent. Ils coupent de la main, refoulent du pied les petites vagues vertes aisément brisées. Mortes,

elles ne se referment plus.

- J'en ai jusqu'au menton, dit grand fère Félix.

- Regarde comme j'avance, dit Poil de Carotte.

Ils doivent se reposer, savourer avec plus de calme leur bonheur.

Accoudés, ils suivent du regard les galeries soufflées que creusent les taupes et qui zigzaguent à fleur de
sol, comme à fleur de peau les veines des vieillards. Tantôt ils les perdent de vue, tantôt elles débouchent

dans une clairière, où la cuscute rongeuse, parasite méchante, choléra des bonnes luzernes, étend sa barbe

de filaments roux. Les taupinières y forment un minuscule village de huttes dressées à la mode indienne.

- Ce n'est pas tout ça, dit grand frère Félix, mangeons. Je commence. Prends garde de toucher à ma
portion.

Avec son bras comme rayon, il décrit un arc de cercle.

- J'ai assez du reste, dit Poil de Carotte.

Les deux têtes disparaissent. Qui les devinerait?

Le vent souffle de douces haleines, retourne les minces feuilles de luzerne, en montre les dessous pâles,
et le champ tout entier est parcouru de frissons.

Grand frère Félix arraches des brassées de fourrage, s'en enveloppe la tête, feint de se bourrer, imite le
bruid de mâchoires d'un veau inexpérimenté qui se gonfle. Et tandis qu'il fait semblant de dévorer tout,

les racines mêmes, car il connaît la vie, Poil de Carotte le prend au sérieux, et, plus délicat, ne choisit que

les belles feuilles.

Du bout de son nez il les courbe, les amène à sa bouche et les mâche posément.

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