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Jules Renard - Poil de Carotte
Son estomac d'autruche digérait des pierres, un vieux sou taché de vert-de-gris. En résumé, il ne se montre point difficile à nourrir. Il pèse sur le loquet de la porte. Elle est fermée.
- Je crois que nos parents n'y sont pas. Frappe du pied, toi, dit il.
Grand frère Félix, jurant le nom de Dieu, se précipite sur la lourde porte garnie de clous et la fait longtemps retentir. Puis tous deux, unissant leurs efforts, se meurtrissent en vain les épaules.
Poil de Carotte: Décidément, ils n'y sont pas.
Grand frère Félix: Mais où sont-ils? On ne peut pas tout savoir. Asseyons-nous.
Les marches de l'escalier froides sous leurs fesses, ils se sentent une faim inaccoutumée. Par des bâillements, des chocs de poing au creux de la poitrine, ils en expriment toute la violence.
Grand frère Félix: S'ils s'imaginent que je les attendrai!
Poil de Carotte: C'est pourtant ce que nous avons de mieux à faire.
Grand frère Félix: Je ne les attendrai pas. Je ne veux pas mourir de faim, moi. Je veux manger tout de suite, n'importe quoi, de l'herbe.
Poil de Carotte: De l'herbe! c'est une idée, et nos parents seront attrapés.
Grand frère Félix: Dame! on mange bien de la salade. Entre nous, de la luzerne, par exemple, c'est aussi tendre que de la salade. C'est de la salade sans l'huile et le vinaigre.
Poil de Carotte: On n'a pas besoin de la retourner.
Grand frère Félix: Veux-tu parier que j'en mange, moi, de la luzerne, et que tu n'en mange pas, toi?
Poil de Carotte: Pourquoi toi et pas moi?
Grand frère Félix: Blague à part, veux-tu parier?
Poil de Carotte: Mais si d'abord nous demandions aux voisins chacun une tranche de pain avec du lait caillé pour écarter dessus?
Grand frère Félix: Je préfère la luzerne.
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