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Joseph Bertrand - D'Alembert
a nourrie, et que les affections ne font que vous consoler.
Ce n'est pas seulement par vos agréments et par votre esprit que vous plaisez généralement, c'est encore par votre caractère. Quoique vous sentiez bien les ridicules, personne n'est plus éloigné que vous d'en donner; vous abhorrez la méchanceté et la satire: vous ne haïssez personne, si ce n'est peut-être une seule femme, qui à la vérité a bien fait tout ce qu'il fallait pour être haïe de vous; encore votre haine pour elle n'est-elle pas active, quoique la sienne à votre égard le soit jusqu'au ridicule et jusqu'à un excès qui rend cette femme très malheureuse.
Vous avez une autre qualité très rare, et surtout dans une femme; vous n'êtes nullement envieuse: vous rendez justice avec la satisfaction la plus vraie aux agréments et aux bonnes qualités de toutes les femmes que vous connaissez; vous la rendez même à votre ennemie dans ce qu'elle peut avoir soit de bon et d'estimable, soit d'agréable et de piquant.
Cependant, car il ne faut pas vous flatter même en disant du bien de vous, cette bonne qualité, toute rare qu'elle est, est peut-être moins louable en vous qu'elle ne le serait en beaucoup d'autres. Si vous n'êtes point envieuse, ce n'est pas précisément parce que vous trouvez bon que d'autres personnes aient sur vous les mêmes avantages; c'est qu'après avoir bien regardé autour de vous, tous les êtres existants vous paraissent également à plaindre et qu'il n'y en a aucun dont vous voulussiez changer la situation contre la vôtre. S'il y avait ou si vous connaissiez un être souverainement heureux, vous seriez peut-être très capable de lui porter envie; et on vous a souvent ouï dire qu'il était juste que les personnes qui ont de grands avantages eussent aussi de grands malheurs, pour consoler ceux qui seraient tentés d'en être jaloux.
Ne croyez pas cependant que votre peu de jalousie cesse d'être une vertu, quoique le principe n'en soit pas aussi pur qu'il pourrait l'être; car combien y a-t-il de gens qui ne croient pas que personne soit heureux, qui ne voudraient être à la place de personne et qui ne laissent pas d'être jaloux?
Votre éloignement pour la méchanceté et l'envie suppose en vous une âme noble; aussi la vôtre l'est-elle à tous égards: quoique vous désiriez la fortune et que vous en ayez besoin, vous êtes incapable de vous donner aucun mouvement pour vous la procurer; vous n'avez pas même su profiter des occasions les plus favorables que vous avez eues pour vous faire un sort plus heureux.
Non seulement vous avez l'âme très élevée, vous l'avez encore très sensible; mais cette sensibilité est pour vous un tourment plutôt qu'un plaisir; vous êtes persuadée qu'on ne peut être heureux que par les passions, et vous connaissez trop le danger des passions pour vous y livrer. Vous n'aimez donc qu'autant que vous l'osez; mais vous aimez tout ce que vous pouvez ou tant que vous le pouvez; vous donnez à vos amis, sur cette sensibilité qui vous surcharge, tout ce que vous pouvez vous permettre: mais il vous en reste encore une surabondance dont vous ne savez que faire, et que, pour ainsi dire, vous jetteriez volontiers à tous les passants; cette surabondance de sensibilité vous rend très compatissante pour les malheureux, même pour ceux que vous ne connaissez pas; rien ne vous coûte pour les soulager. Avec cette disposition, il est naturel que vous soyez très obligeante: aussi ne peut-on vous faire plus de plaisir que de vous en fournir l'occasion; c'est donner à la fois de l'aliment à votre bonté et à votre activité naturelle. J'ai dit que vous donniez à vos amis tous les sentiments que vous pouviez vous permettre; vous leur accordez même quelquefois au delà de ce qu'ils seraient en droit d'exiger: vous les défendez avec courage, en toute circonstance et en tout état de cause, soit qu'ils aient tort ou raison. Ce n'est peut-être pas la meilleure manière de les servir; mais tant de gens abandonnent leurs amis lors même qu'ils pourraient et devraient les défendre, qu'on doit savoir gré à votre amitié de fuir et d'abhorrer
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