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Joseph Bertrand - D'Alembert

grâces dans tout votre maintien et, ce qui est bien préférable à une beauté froide, beaucoup de
physionomie et d'âme dans tous vos traits. Aussi pourrais-je vous nommer plus d'un de vos amis qui

auraient eu pour vous plus que de l'amitié, si vous l'aviez voulu.

Le goût qu'on a pour vous ne tient pas seulement à vos agréments extérieurs; il tient surtout à ceux de
votre esprit et de votre caractère, votre esprit plaît et doit plaire par bien des qualités, par l'excellence de

votre ton, par la justesse de votre goût, par l'art que vous avez de dire à chacun ce qui lui convient.

L'excellence de votre ton ne serait pas un éloge pour une personne née à la cour et qui ne peut parler que
la langue qu'elle a apprise: en vous c'est un mérite très réel, et même très rare; vous l'avez apporté du

fond d'une province, où vous n'aviez trouvé personne qui vous l'enseignât. Vous étiez sur ce point aussi

parfaite le lendemain de votre arrivée à Paris, que vous l'êtes aujourd'hui. Vous vous y êtes trouvée dès le

premier jour aussi libre, aussi peu déplacée dans les sociétés les plus brillantes et les plus difficiles, que si

vous y aviez passé votre vie; vous en avez senti les usages avant de les connaître, ce qui suppose une

justesse et une finesse de tact très peu communes, une connaissance exquise des convenances. En un mot

vous avez deviné le langage de ce qu'on appelle bonne compagnie, comme Pascal dans ses

Provinciales
avait deviné la langue française, qui n'était pas formée de son temps, et le ton de la
bonne plaisanterie, qu'il n'avait pu apprendre de personne dans la retraite où il vivait. Mais comme vous

sentez parfaitement que vous avez ce mérite, et même que ce n'est pas en vous un mérite ordinaire, vous

avez peut-être le défaut d'y attacher trop de prix dans les autres: il faut bien des qualités réelles pour vous

faire pardonner à ceux qui ne l'ont pas; et sur cet objet assez peu important, vous êtes impitoyable jusqu'à

la minutie.

Oui, mademoiselle, la seule chose sur laquelle vous soyez délicate, et délicate au point d'en être
quelquefois odieuse, ici je suis comme Mme Bertrand dans la comédie du Moulin de

Javelle
, et je vais d'abord aux invectives, parce qu'il est question de défendre mes propres
foyers, c'est votre excessive sensibilité sur ce qu'on nomme le bon ton dans les manières et dans

les discours; le défaut de cette qualité vous paraît à peine effacé par le sentiment le plus tendre et le plus

vrai qu'on puisse vous marquer: mais, en récompense, il est des hommes en qui cette qualité supplée

auprès de vous à toutes les autres; vous les trouvez tels qu'ils sont, faibles, personnels, pleins d'airs,

incapables d'un sentiment profond et suivi, mais aimables et pleins de grâces, et vous avez la plus grande

disposition à les préférer à vos plus fidèles, à vos plus sincères amis; avec un peu plus de soin et

d'attention pour vous, ils éclipseraient tout à vos yeux, et peut-être vous tiendraient lieu de tout.

La même justesse de goût qui vous donne un si grand usage du monde, se montre assez généralement
dans les jugements que vous portez sur les ouvrages. Vous ne vous y trompez guère, et vous vous y

tromperiez encore moins, si vous vouliez toujours être réellement de votre opinion, et ne

point juger d'après certaines personnes aux genoux desquelles votre esprit a la bonté de se prosterner,

quoiqu'elles n'aient pas à beaucoup près le don d'être infaillibles. Vous leur faites quelquefois l'honneur

d'attendre leur avis, pour en avoir un qui ne vaut pas celui que vous auriez eu de vous-même.

Vous avez encore un autre défaut, c'est de vous prévenir et, comme on dit, de vous engouer à
l'excès en faveur de certains ouvrages. Vous jugez avec assez de justice et de justesse

tous les livres où il n'y a qu'un degré médiocre de sentiment et de chaleur: mais quand ces deux qualités

dominent dans certains endroits d'un ouvrage, toutes les taches, même considérables, qu'il peut avoir,

disparaissent pour vous; il est parfait à vos yeux, et il vous faut du temps et un sens plus rassis

pour le juger tel qu'il est. J'ajouterai cependant, pour vous consoler de cette censure, que tout ce qui tient

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