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Joseph Bertrand - D'Alembert

succès si nombreux et si constants, de chercher en vain le bonheur, qu'il n'entrevit qu'un instant, celui
d'une affection profonde, dévouée, exclusive et, pour tout dire enfin, égale à celle dont il se sentait

capable.

CHAPITRE VIII. DEUX PORTRAITS

PORTRAIT DE D'ALEMBERT FAIT PAR LUI-MÊME, en 1760.

M. d'Alembert n'a rien dans sa figure de remarquable, soit en bien, soit en mal; on prétend, car il ne peut
en juger lui-même, que sa physionomie est pour l'ordinaire ironique et maligne; à la vérité, il est très

frappé du ridicule, et peut-être a quelque talent pour le saisir: ainsi il ne serait pas étonnant que

l'impression qu'il en reçoit se peignît souvent sur son visage.

Sa conversation est très inégale, tantôt sérieuse, tantôt gaie, suivant l'état où son âme se trouve, assez
souvent décousue, mais jamais fatigante ni pédantesque. On ne se douterait point, en le voyant, qu'il a

donné à des études profondes la plus grande partie de sa vie; la dose d'esprit qu'il met dans la

conversation n'est ni assez forte ni assez abondante pour effrayer ou choquer l'amour-propre de personne;

et ce qui est heureux pour lui, c'est qu'il ne lui vient pas plus d'esprit qu'il n'en montre, car il le laisserait

voir, ne fût-ce que par l'impuissance absolue où il est de se contraindre sur quoi que ce puisse être. Tout

le monde est donc à son aise avec lui sans qu'il y tâche; et on s'aperçoit bien qu'il n'y tâche pas; ce qui fait

qu'on lui en sait bon gré. Il est d'ailleurs d'une gaieté qui va quelquefois jusqu'à l'enfance; et le contraste

de cette gaieté d'écolier avec la réputation bien ou mal fondée qu'il a acquise dans les sciences, fait

encore qu'il plaît assez généralement, quoiqu'il soit rarement occupé de plaire: il ne cherche qu'à s'amuser

et à divertir ceux qu'il aime; les autres s'amusent par contre-coup, sans qu'il y pense et qu'il s'en soucie.

Il dispute rarement et jamais avec aigreur: ce n'est pas qu'il ne soit, au moins quelquefois, attaché à son
avis; mais il est trop peu jaloux de subjuguer les autres pour être fort empressé de les amener à penser

comme lui.

D'ailleurs, à l'exception des sciences exactes, il n'y a presque rien qui lui paraisse assez clair pour ne pas
laisser beaucoup de liberté aux opinions; et sa maxime favorite est que presque sur tout on peut dire

tout ce qu'on veut.

Le caractère principal de son esprit est la netteté et la justesse. Il a apporté dans l'étude de la haute
géométrie quelque talent et beaucoup de facilité, ce qui lui a fait en ce genre un assez grand nom de très

bonne heure. Cette facilité lui a laissé le temps de cultiver encore les belles-lettres avec quelque succès:

son style serré, clair et précis, ordinairement facile, sans prétention quoique châtié, quelquefois un peu

sec, mais jamais de mauvais goût, a plus d'énergie que de chaleur, plus de justesse que d'imagination,

plus de noblesse que de grâce.

Livré au travail et à la retraite jusqu'à l'âge de plus de vingt-cinq ans, il n'est entré dans le monde que fort
tard et ne s'y est jamais beaucoup plu; jamais il n'a pu se plier à en apprendre les usages et la langue, et

peut-être même met-il une sorte de vanité assez petite à les mépriser: il n'est cependant jamais

impoli
, parce qu'il n'est ni grossier ni dur; mais il est quelquefois incivil par inattention ou
par ignorance. Les compliments qu'on lui fait l'embarrassent parce qu'il ne trouve jamais sous sa main les

formules par lesquelles on y répond: ses discours n'ont ni galanterie ni grâce; quand il dit des choses

obligeantes, c'est uniquement parce qu'il les pense, et que ceux à qui il les dit lui plaisent. Aussi le fond

de son caractère est une franchise et une vérité souvent un peu brutes, mais jamais choquantes.

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