bibliotheq.net - littérature française
 

Joseph Bertrand - D'Alembert

D'Alembert ici devrait nous occuper seul: il était impossible cependant de ne pas raconter en parlant de
lui ces trahisons qui brisèrent sa vie.

D'Alembert sans connaître toute la vérité ne pouvait l'ignorer complètement. La dédicace de son portrait
offert à Mlle de Lespinasse se terminait par ces deux vers, à la fois tristes et doux:

Et dites quelquefois en voyant cette image, De tous ceux que j'aimai qui m'aima comme lui?

Si elle était changée pour lui, d'Alembert ne le fut jamais pour elle. Moins savant que son amie dans les
choses du coeur, il avait joui de son bonheur sans en être effrayé. Il croyait son amour endormi et en

attendait le réveil; c'est par les empressements de la tendresse la plus dévouée et de la plus affectueuse

bonté qu'il combattait, sans jamais se plaindre, l'indifférence et les rebuts de cette âme troublée et

inquiète, jusqu'au jour où, épuisée d'amour et de souffrance, impatiente surtout de tant d'indignités, elle

hâta volontairement sa fin, et mourut dans ses bras en murmurant le nom de M. de Guibert.

On n'a pas d'élégie plus touchante que le cri de douleur adressé par d'Alembert aux mânes de Mlle de
Lespinasse et trouvé plus tard dans ses papiers: «O vous qui ne pouvez plus m'entendre, vous que j'ai si

tendrement et si constamment aimée, vous dont j'ai cru être aimé quelques moments, vous que j'ai

préférée à tout, vous qui m'eussiez tenu lieu de tout si vous l'aviez voulu....

«Par quel motif, que je ne puis ni comprendre ni soupçonner, ce sentiment si doux pour moi, que vous
éprouviez peut-être encore dans le dernier moment où vous m'en avez assuré, s'est-il changé tout à coup

en éloignement et en aversion?...

«Que ne vous plaigniez-vous à moi, si vous aviez à vous plaindre!... Ou plutôt, ma chère Julie, - car je ne
pouvais avoir de torts envers vous, - aviez-vous avec moi quelque tort que j'ignorais et que j'aurais eu

tant de douceur à vous pardonner, si je l'avais su?»

La profonde blessure de d'Alembert déchira l'enveloppe de froideur et d'insensibilité affectée qui cachait
aux yeux du plus grand nombre ses trésors de dévouement et de bonté. Le monde philosophique et lettré

vit que ce grand savant qui savait si bien rire savait pleurer aussi. Chacun l'entoura de sympathie et

d'affection. Frédéric et Voltaire surtout, sans lutter avec sa douleur, firent pour l'adoucir de constants et

affectueux efforts. Mais la vie de d'Alembert resta décolorée et sans but: l'hiver était venu pour son âme.

La géométrie, si longtemps négligée, lui rendait seule l'existence tolérable. Le respect et l'admiration qui

l'entourèrent jusqu'à son dernier jour pouvaient le distraire, mais non le consoler de vieillir sans famille,

sans espérance et sans tenir à rien ici-bas. Une maladie douloureuse vint bientôt briser sa santé

constamment chancelante, et il mourut le 29 octobre 1783, à l'âge de soixante-six ans, en trouvant que la

vie ne vaut pas un regret.

Honnête homme et homme de bien, d'Alembert fut aimé et estimé de tous ceux qui l'ont connu. Ses
contemporains ont exalté à l'envi sa bonté et sa générosité, toujours prête, sans ostentation de vertu.

Admiré et vanté jeune encore par les juges les plus illustres, il n'excita l'envie de personne. Il s'exerça

dans les genres les plus divers, et, sans avoir produit dans tous d'immortels chefs-d'oeuvre, il fut placé

par l'opinion au premier rang des savants, des littérateurs et des philosophes. Sans fortune, sans dignités,

malgré le malheur de sa naissance et l'humble simplicité de sa vie, il fut grand entre ses contemporains

par l'étendue de son influence. L'élévation de son caractère égala celle de son esprit. Dans son commerce

familier et intime avec les plus grands personnages de son siècle, il sut conserver sans froideur toute la

dignité de ses manières et obtenir sans l'exiger autant de déférence au moins qu'il en accordait; mais,

quoique sensible à la gloire et aux satisfactions de l'amour-propre, il ne cessa jamais, au milieu de ses

< page précédente | 70 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.