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Joseph Bertrand - D'Alembert
nécessaires, on ne saurait le nier: la première est de connaître les choses; la seconde est de savoir parler, raisonner et écrire sur celles que l'on a apprises.
La première n'est pas la plus importante; elle s'apprend à tout âge. Si la seconde à vingt ans n'est pas acquise, on risque fort de l'ignorer toujours.
Jean Lerond, après avoir subi l'examen du baccalauréat es arts, suivit pendant deux années les leçons de l'École de droit. Il s'inscrivit pour les cours des professeurs Amyot, Legendre, de Ferrière et Rousseau. On lit sur les registres dix mentions relatives à d'Alembert. Il suffira d'en citer une:
Ego Joannes Lerond Parisiensis excipio lectiones dominorum Amyot et Legendre, octob. 1736 die ultimo.
Dans le registre intitulé Registrum supplicantium pro assequendis gradibus: Die Jovis 11 Juli 1738, supplicaverunt pro examine gallico: Joannes Lerond Parisiensis et D. Rousseau, Legendre, Maillot, Delaroche, Bernard.
D'Alembert, licencié en droit, pouvait plaider, et son brillant esprit lui promettait de grands succès, mais la profession ne lui plaisait pas. Il n'aurait accepté que de bonnes causes, et elles sont rares. Il faut se garder d'en évaluer le nombre à la moitié de celles qui se plaident. Quand l'un des plaideurs a tort, il n'est pas certain que l'autre ait raison; d'Alembert connaissait les fables de La Fontaine. Riche de 1 200 livres de rente, il vivait chez sa mère adoptive, heureux d'apporter dans la modeste vie de la famille sinon l'aisance au moins la sécurité. Jamais le Palais ne le vit à la barre. Il voulut étudier en médecine. Lui-même l'a raconté, mais son passage à la Faculté n'a pas laissé de traces.
Les professeurs du collège Mazarin, presque tous prêtres, se faisaient aimer de leurs élèves. Jansénistes ardents, ils servaient volontiers de directeurs à leurs consciences et de guides à leurs premiers pas dans le monde.
Jean Lerond, joyeux et confiant, accepta d'abord leurs conseils. Leurs livres de dévotion l'ennuyèrent, ils s'y attendaient: on lui prêta les livres de controverse. La sympathie et la confiance ont des bornes. D'Alembert, effrayé de cette pieuse ferveur qui n'engendrait que la haine, rejeta cet amer breuvage, et, sans cacher toute sa répugnance, devint l'adversaire, bientôt l'ennemi de ceux qui le lui présentaient. Les invectives, dans les discussions théologiques, en 1736, allaient jusqu'à la fureur. Jansénistes et jésuites, pour l'attaquer ou pour la défendre, faisaient de la bulle Unigenitus l'essentiel de la religion et la pierre de touche de la foi.
Les pamphlets succédaient aux pamphlets, et si d'Alembert, comme il s'en est vanté, lisait avec conscience tous ceux qu'on lui prêtait, la polémique la plus violente occupait une grande part de son temps.
Le livre du père Quesnel: Réflexions sur le Nouveau Testament avait été l'occasion et devenait le terrain de la lutte. La destinée de ce livre est singulière. Publié en 1671, on le recommandait dans plusieurs diocèses et le citait comme le soutien le meilleur et le plus édifiant de la foi, tiré des pures sources de l'Écriture et de la tradition. Son succès pendant un quart de siècle s'accroissait sans cesse. L'archevêque de Paris, écrit Bossuet qui l'approuve, étant encore évêque de Châlons, crut trouver dans ce livre un trésor pour son Église. Le pieux évêque, après l'avoir revu et annoté, l'adressa aux curés, aux vicaires et aux autres ecclésiastiques de son diocèse pour servir de matière à leurs instructions. Les Réflexions du père Quesnel étaient reçues avec avidité et édification, les libraires ne pouvaient
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