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Joseph Bertrand - D'Alembert

indulgence, mais déterminé avec précision, le jour, l'heure et l'occasion de ses faiblesses.

Le père Quesnel l'aurait absoute. Pour résister, la force lui manquait non moins que la grâce pour le
vouloir. Elle aurait pu s'écrier comme une amie de Mme de Lambert: «Je me sens garrottée, entraînée, ce

sont les fautes de l'amour, ce ne sont plus les miennes». Après avoir offert son coeur à d'Alembert et

s'être donnée à lui jusqu'à être effrayée de son bonheur, envahie par une passion irrésistible, elle a aimé

M. de Mora sans mesure et plus que sa vie. Subjuguée plus tard par M. de Guibert, qui semblait lui faire

une grâce, elle a déchiré tous les voiles de son âme dans un long cri de douleur et d'amour. Les remords

exaltaient sa tendresse pour M. de Mora, sans lui donner la force d'avouer à d'Alembert que son coeur

battait pour un autre.

Elle est morte désespérée, en associant avec tristesse et confusion dans ses souvenirs et dans ses regrets
sa tendresse exaltée pour M. de Mora qui venait de mourir à Bordeaux, son amour pour M. de Guibert

qui s'était marié, et sa vive affection pour d'Alembert dont elle brisait le coeur.

Il faut de l'éloquence pour expliquer tout cela. Mlle de Lespinasse en avait beaucoup; elle n'a pas réussi à
le faire aimer.

M. de Mora, fils de l'ambassadeur d'Espagne, était très beau, son coeur était sensible, et sa fortune
immense lui permettait d'être généreux et magnifique; mais ce n'est pas par là que Mlle de Lespinasse

était accessible. Ce coeur incapable de lutter et avide d'émotions, dans lequel d'Alembert avait pénétré

pas à pas, s'ouvrit tout entier aux premiers regards du jeune Espagnol. Elle ne put ni ne voulut lui cacher

son trouble. M. de Mora ne résista pas. Pendant une de ses absences, d'Alembert vit arriver en dix jours

vingt-deux lettres adressées à Mlle de Lespinasse. Il ne devina rien.

M. de Mora retourna en Espagne. Julie lui écrivait chaque jour, attendait les réponses avec une
impatience fébrile et, les jours de courrier, envoyait à la poste le bon d'Alembert pour les recevoir

quelques heures plus tôt. Le chagrin la rendait dure et blessante. Sa tendresse pour d'Alembert se

changeait en éloignement et en aversion. Il faisait tout pour la distraire et combattre son humeur inégale

et chagrine. Il la conduisit un jour à un dîner littéraire; elle y rencontra M. de Guibert, dont les succès ou,

pour parler mieux, les promesses attiraient alors tous les regards. Ses admirateurs sur ses premiers essais

en divers genres prédisaient en lui, tout ensemble, le successeur de Bossuet, de Corneille et de Condé: il

ne remplaça que M. de Mora dans le coeur de Mlle de Lespinasse.

Le lendemain de sa première rencontre, Mlle de Lespinasse déjà vaincue écrivait à Condorcet: «J'ai fait
connaissance avec M. de Guibert, il me plaît beaucoup; son âme se peint dans tout ce qu'il dit, il a de la

force, de l'élévation, il ne ressemble à personne».

Quelques jours après, dans une autre lettre à Condorcet:

«Je voudrais que vous lussiez le discours préliminaire de l'ouvrage de M. de Guibert, je suis sûre qu'il
vous ferait grand plaisir.»

Mlle de Lespinasse ajoutait: «J'ai vu M. de Guibert chez moi, il continue à me plaire extrêmement».

Elle n'en disait rien à M. de Mora, en parlait à d'Alembert beaucoup moins qu'à Condorcet et beaucoup
plus - il est impossible d'en douter - à M. de Guibert lui-même, qui ne s'en souciait guère. Pour Mlle de

Lespinasse, toutes les passions étaient soeurs: en s'offrant à M. de Guibert, elle aimait M. de Mora avec

une tendresse plus exaltée encore.

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