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Joseph Bertrand - D'Alembert

Lors donc que Mme du Deffant s'écria: «Sans elle, j'aurais conservé d'Alembert», il y a lieu de croire
qu'elle se faisait illusion.

Mme du Deffant n'était aveugle que des yeux; elle avait deviné la passion de d'Alembert, sans doute
aussi elle la savait partagée; ces faiblesses, pour elle, étaient choses toutes simples. C'est par elle que

Voltaire en fut instruit; une de ses lettres y fait allusion. D'Alembert, sans rien avouer, lui répond:

«Si vous êtes amoureux, dites-vous, restez à Paris. A propos de quoi me supposez-vous l'amour en tête?
Je n'ai pas ce bonheur ou ce malheur-là. J'imagine bien qui peut vous avoir écrit cette impertinence et à

propos de quoi; mais il vaut mieux qu'on vous écrive que je suis amoureux que si l'on vous écrivait des

faussetés plus atroces dont on est bien capable. On n'a voulu que me rendre ridicule.»

L'influence de Mlle de Lespinasse sur d'Alembert à partir de leur réunion a été de tous les instants. Il
aimait à l'associer à ses travaux; dérobant à peine quelques heures pour la géométrie, son ancienne

maîtresse, il ne se plaisait plus qu'à des oeuvres légères, auxquelles son amie prenait part. La main de

Mlle de Lespinasse dans ses manuscrits - on pourrait dire dans leurs manuscrits - est sans cesse mêlés à

la sienne; plus d'une page signée par d'Alembert aurait pu l'être par Mlle de Lespinasse: toutes sont

inspirées par elle. Beaucoup de lettres de Mlle de Lespinasse sont écrites de la main de d'Alembert. Leur

vie tranquille et libre d'ennuis semblait réunir tous les éléments de bonheur. Des amis éminents ou

illustres, des savants, des lettrés, des beaux-esprits et des grands seigneurs admiraient chaque jour Mlle

de Lespinasse. Condorcet, Turgot, Marmontel, Suard, le comte d'Anlezy, M. de Saint-Chamans,

Morellet, Chasteluz lui adressaient, quand ils ne pouvaient la voir, des lettres pleines d'affection et de

respect. Voltaire trouvait ses billets charmants. Elle poussait jusqu'au génie, disait-on, le talent de diriger

une réunion, en y ménageant à chacun son rôle. Son esprit, plus remarquable par le goût que parla

vivacité, s'enivrait avec délices de celui qu'elle inspirait aux autres; elle-même, sur toute chose, cherchait

le mot juste; on lui reprochait de le trouver trop bien; elle était un peu pédante. Parmi tant de

témoignages unanimes sur la grâce et l'esprit de sa conversation, rapportons une seule anecdote,

empruntée aux mémoires de Morellet, dans laquelle cet amour du beau langage est fort bien mis en relief.

«Mlle de Lespinasse aimait avec passion les hommes d'esprit, et ne négligeait rien pour les connaître et
les attirer dans sa société. Elle avait désiré vivement voir M. de Buffon. Mme Geoffrin, s'étant chargée de

lui procurer ce bonheur, avait engagé Buffon à venir passer la soirée chez elle. Voilà Mlle de Lespinasse

aux anges, se promettant bien d'observer cet homme célèbre, et de ne rien perdre de ce qui sortirait de sa

bouche.

«La conversation ayant commencé de la part de Mlle de Lespinasse par des compliments flatteurs et fins,
comme elle savait les faire, on vient à parler de l'art d'écrire, et quelqu'un remarque avec éloge combien

M. de Buffon avait su réunir la clarté à l'élévation du style, réunion difficile et rare. «_Oh! diable!_» dit

M. de Buffon, la tête haute, les yeux à demi fermés et avec un air moitié niais, moitié inspiré, «_oh!

diable, quand il est question de clarifier «_son style, c'est une autre paire de manches._»

«A ce propos, à cette comparaison des rues, voilà Mlle de Lespinasse qui se trouble; sa physionomie
s'altère, elle se renverse sur son fauteuil, répétant entre ses dents: une autre paire de manches! clarifier

son style!
Elle n'en revint pas de toute la soirée.»

Dans les lettres de Mlle de Lespinasse on a admiré l'éloquence, on pourrait dire, comme Phèdre, les
fureurs de l'amour. En y étudiant, non sans indiscrétion, l'histoire de ses violentes passions, on a

rapproché les dates, interprété les mots - on sait qu'elle employait toujours le mot juste - et raconté avec

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