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Joseph Bertrand - D'Alembert
«Un jeune homme, à qui Mme Geoffrin s'intéressait, jusqu'alors uniquement livré à l'étude, fut saisi et frappé comme subitement d'une passion malheureuse qui lui rendait l'étude et la vie même insupportables; elle vint à bout de le guérir. Quelque temps après, elle s'aperçut que ce jeune homme lui parlait avec intérêt d'une femme aimable qu'il voyait depuis peu de jours. Mme Geoffrin, qui connaissait cette femme, l'alla trouver: «Je viens, lui dit-elle, «vous demander une grâce; ne témoignez pas à *** «trop d'amitié ni d'envie de le voir; il deviendrait «amoureux de vous; il serait malheureux; je le serais «de le voir souffrir et vous souffririez vous-même «de lui avoir fait tant de mal.» Cette femme, vraiment honnête, lui promit ce qu'elle demandait, et lui tint parole.»
La bonne Mme Geoffrin savait ce qu'elle faisait; elle connaissait d'Alembert mieux que nous, elle connaissait aussi la dame; elle leur a sans doute rendu service à tous deux. D'Alembert lui en a su gré! c'est le trait le plus singulier de cette singulière anecdote. Quoi qu'il en soit, dans cette société et dans ce siècle où les liaisons avaient peu de mystère, lorsque autour de d'Alembert ses amis offraient leurs coeurs à de très honnêtes dames qui pour l'accepter ne se cachaient guère, on ne lui a connu qu'une seule passion qui a fait le charme puis le tourment de sa vie.
Mlle de Lespinasse a été mal connue de ses contemporains. Sous la grâce de son esprit qu'ils admiraient, sous la distinction de ses manières, la régularité de sa vie et la dignité de sa conduite, elle a caché les faiblesses de son coeur. Elle est célèbre aujourd'hui, grâce à ses lettres qui nous sont restées, par l'ardeur de ses passions, par l'extase de ses ravissements amoureux, par la promptitude de ses infidélités.
Sa jeunesse fut fort triste.
Née à Lyon en 1732, elle avait quinze ans de moins que d'Alembert. Sa mère, séparée de son mari, devait cacher sa naissance. On la baptisa sous le nom de Julie de Lespinasse, fille illégitime de Claude Lespinasse, marchand, et de Julie Novaire. Elle fut élevée chez Claude Lespinasse; ce très honnête homme la prit en amitié. Sa mère, comtesse d'Albon, devenue veuve, voulut prendre chez elle la jeune Julie, âgée alors de quinze ans. Ses autres enfants conçurent pour cette soeur qu'ils devinaient une haine violente.
Julie ne rappelait jamais ces souvenirs, qu'elle résumait par un seul mot: des atrocités. La comtesse d'Albon quelques heures avant sa mort révéla à Julie le secret de sa naissance, en lui remettant dans une cassette des papiers importants pour elle et la clef d'un secrétaire où elle devait trouver l'héritage qu'elle lui destinait.
Julie porta la clef à son frère. «Vous faites bien, lui dit-il froidement. Rien ici ne peut vous appartenir»; et dès le lendemain, après lui avoir dérobé la cassette, sans songer à son sort ni à son avenir, il lui envoya par un laquais l'ordre de quitter le château. Sans se plaindre, sans rien réclamer et certaine d'un accueil empressé, elle reprit sa place au foyer de Claude Lespinasse. Peu de temps après, elle entra comme gouvernante chez une parente de sa mère, belle-soeur de Mme du Deffant. Mme du Deffant vint passer quelques mois chez son frère; elle remarqua cette jeune fille plutôt laide que jolie, intelligente et fière, mûrie par le malheur et sachant opposer à des humiliations continuelles une inaltérable patience et une dignité impassible. Mme du Deffant, émue et charmée, lui proposa près d'elle la situation de demoiselle de compagnie, en y mettant la condition bien inutile de ne jamais inquiéter par la revendication de ses droits une famille dont elle était l'amie.
Tout alla bien pendant plusieurs années. Jeune, spirituelle, gracieuse sans être belle, Mlle de Lespinasse faisait honneur à sa protectrice, qui, fière de ses succès, aimait à la produire et à se parer d'elle. Dans
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