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Joseph Bertrand - D'Alembert

eût été pour moi le plus puissant de tous les motifs: ceux de l'intérêt et de la vanité sont bien faibles en
comparaison.»

Le désintéressement de d'Alembert fut admiré à Saint-Pétersbourg comme à Paris; Catherine eut comme
Frédéric l'ambition de l'avoir pour ami, et sa correspondance, moins familière et moins intime que celle

de Frédéric, ne fut plus interrompue. Catherine daigne lui parler de ses principes de gouvernement et de

ses décrets. Lorsqu'elle décide la réunion des biens du clergé au domaine de la couronne, bien assurée de

son approbation, elle lui écrit en ces termes:

«Cher monsieur, on a trop de respect pour les choses spirituelles pour les mêler au temporel, et celui-ci se
prête à soulager l'autre des vanités qui lui sont étrangères. Chacun reste dans l'étendue de sa domination,

sans qu'il s'avise seulement d'empiéter sur ce qui n'est pas de sa compétence.»

Catherine ne veut dans son empire ni persécutions ni discussions religieuses; les autocrates ne doutent de
rien. Elle écrit à d'Alembert:

«Si les hérétiques n'étaient point soufferts, les fidèles désespéreraient de les ramener dans le giron de
l'Eglise. Les articles de foi sont inébranlables, il n'y a pas de quoi discuter. Chacun est libre de vivre

hérétique, mais il faut se taire.»

Les prévenances et les bontés de Catherine pour d'Alembert n'étaient pas, comme celles de Frédéric,
exemptes de calcul. Elle voulait bien se laisser louer d'être grande et simple, mais sans abandonner le

droit de commander et d'imposer les limites.

D'Alembert, ne comprenant pas ou ne voulant pas comprendre à quelle distance Catherine voulait rester
de Frédéric, accepta la mission de lui présenter un mémoire en faveur de quelques prisonniers de guerre

envoyés en Sibérie. Ces jeunes gens, recommandables par leur courage, en avaient fait très mauvais

usage; après être venus, en leur propre nom, porter dans ses États l'insurrection et la guerre, ils avaient

très indiscrètement, s'il faut en croire Voltaire, dit sur elle des choses horribles.

D'Alembert, en invoquant sa clémence, lui montrait de quel avantage serait pour elle la reconnaissance
des philosophes. «La république des lettres, dont la philosophie est aujourd'hui le plus digne organe et

dont elle tient pour ainsi dire la plume, ne laissera ignorer ni à la France ni à l'Europe que cette même

impératrice qui, du sud au nord, a fait trembler Constantinople, s'est montrée plus grande encore après la

victoire que dans la victoire même; qu'elle a su non seulement estimer, mais récompenser le courage

imprudent et malheureux qui s'est trompé en osant la combattre; que si quelques Français ont pris les

armes contre elle, elle a voulu par son indulgence à leur égard témoigner à leur nation qu'elle ne la

regarde point comme ennemie, et surtout qu'elle se souvient avec bonté de l'enthousiasme si juste que ses

talents, ses vertus et ses lumières ont inspiré à la partie la plus éclairée de la nation.» Cette maladroite

amplification de collège avait peu de chances de succès. Catherine répondit brièvement et sèchement:

«J'ai reçu la belle lettre que vous avez jugé à propos de m'écrire, au sujet de vos compatriotes prisonniers
de guerre dans mes États, et que vous réclamez au nom de la philosophie et des philosophes. On vous les

a représentés enchaînés, gémissant et manquant de tout au fond de la Sibérie. Eh bien! monsieur,

rassurez-vous et vos amis aussi, et apprenez que rien de tout cela n'existe. Les prisonniers de votre

nation, faits dans différents endroits de la Pologne, où ils fomentaient et entretenaient les dissensions,

sont à Kiovie (Kiev), où ils jouissent de leur propre aveu d'un état supportable. Ils sont en pleine

correspondance avec M. Durand, envoyé du roi de France à ma cour, et avec leurs parents. J'ai vu une

lettre d'un M. Galibert, qui est parmi eux, par laquelle il se loue des bons procédés du gouvernement

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