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Joseph Bertrand - D'Alembert
liberté et de repos que chez vous; vous ne vous prêtez point aux instances du roi de Prusse et à la reconnaissance que vous lui avez; mais ce prince n'a pas de fils. J'avoue que l'éducation de ce fils me tient si fort à coeur et vous m'êtes si nécessaire que peut-être je vous presse trop; pardonnez mon indiscrétion en faveur de la cause et soyez assuré que c'est l'estime qui m'a rendue si intéressée.
«_P.-S. Dans toute cette lettre je n'ai employée (sic) que les sentiments que j'ai trouvés dans vos ouvrages. Vous ne voudriez pas vous contredire.»
Il faut citer encore la réponse de d'Alembert:
«Madame, la lettre dont Votre Majesté Impériale vient de m'honorer me pénètre de la plus vive reconnaissance et en même temps de la plus vive douleur de ne pouvoir répondre à ses bontés. J'ose néanmoins, madame, espérer de ces bontés même et j'ajoute de l'équité de Votre Majesté Impériale, de l'élévation et de la sensibilité de son âme, qu'elle voudra bien rendre justice aux motifs qui ne me permettent pas d'accepter ses offres.
«Si la philosophie est insensible aux honneurs, elle ne saurait l'être au précieux avantage d'approcher une princesse éclairée, courageuse et philosophe (phénomène si rare sur le trône), de mériter sa confiance dans la partie la plus importante de sa glorieuse administration et de concourir à ses vues respectables pour le bonheur d'un grand peuple. Mais, madame (et je supplie Votre Majesté Impériale d'être persuadée que je la respecte trop pour ne pas lui parler avec toute la franchise philosophique), je ne suis nullement en état par le genre d'études que j'ai faites, de donner à un jeune prince destiné au gouvernement d'un grand empire les connaissances nécessaires pour régner; je ne pourrais tout au plus que le former par les faibles leçons aux vertus dont Votre Majesté Impériale lui donne bien mieux les exemples. Ma santé d'ailleurs ne pourrait résister au climat rigoureux de la Russie, et me rendrait incapable du grand ouvrage auquel Sa Majesté Impériale me fait l'honneur de m'appeler. Enfin, madame, le petit nombre d'amis que j'ai le bonheur d'avoir, aussi obscurs et aussi sédentaires que moi, ne pourraient consentir à notre séparation ni se résoudre à abandonner avec moi une patrie dont ils ne sont pas mieux traités.
«Pourquoi faut-il, madame, que la distance immense où je suis des États que Votre Majesté Impériale gouverne avec tant de sagesse et de gloire, ne me permette pas d'aller moi-même la supplier d'approuver ces raisons, mettre à ses pieds (au nom de tous les gens de lettres et de tous les sages de l'Europe) mon admiration, ma reconnaissance et mon profond respect, et l'assurer surtout que ce n'est point un principe de vanité raffinée qui me détourne de ce qu'elle désire; la vanité du philosophe peut refuser tout à la supériorité du rang, mais elle entend trop bien ses intérêts pour ne pas se dévouer à la supériorité des lumières, en s'attachant, comme elle le souhaiterait, à Votre Majesté Impériale, si les motifs les plus puissants et les plus respectables ne s'y opposaient. Je conserverai précieusement toute ma vie la glorieuse marque que Votre Majesté Impériale vient de me donner de ses bontés et de son estime, mais l'honneur qu'elle me fait est si grand, il suffit tellement à mon bonheur que je ne songerai pas même à m'en glorifier.»
Soltikof, ambassadeur de Russie à Paris, fut chargé d'offrir à d'Alembert une pension de cent mille francs sans ébranler la résolution du philosophe.
«Votre Majesté Impériale, depuis la lettre qu'elle m'a fait l'honneur de m'écrire, vient encore de mettre le comble à ses bontés en me faisant offrir par son ambassadeur la fortune la plus immense et les distinctions les plus flatteuses. Mais, madame, si quelque chose avait pu me déterminer à quitter la France et mes amis pour me charger d'un travail supérieur à mes forces, la lettre de Sa Majesté Impériale
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