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Joseph Bertrand - D'Alembert

était loin d'avoir dépensé la somme envoyée par Frédéric; il voulut rendre le reste. Frédéric lui répond:

«Ne me parlez pas de finances. On m'en rebat les oreilles ici et je dis comme Pilate: «Ce qui est écrit est
écrit.»

C'est dans de telles occasions seulement que Frédéric prenait un ton de maître.

Lorsque, six ans après, d'Alembert perdit Mlle de Lespinasse, son désespoir fut connu de tous. Frédéric
lui écrivit de longues lettres de condoléance et de consolation. Essayant tous les tons pour mieux réussir,

il avait, dans l'une d'elles, introduit quelques plaisanteries. Le lendemain une lettre de d'Alembert laisse

voir une douleur si profonde et si vraie que Frédéric, craignant de l'avoir blessé, lui envoie des excuses.

«Mon cher d'Alembert, je vous avais écrit hier et, je ne sais comment, je m'étais permis quelques
badinages. Je me le suis reproché aujourd'hui en recevant votre lettre.»

Un tel trait marque sans laisser de doute ce qu'ils étaient l'un pour l'autre. Les relations de d'Alembert
avec l'impératrice Catherine ne font pas moins d'honneur à son désintéressement et à la dignité de sa

conduite que son intimité avec Frédéric. Le 2 septembre 1762, avant son voyage à Berlin, d'Alembert

avait reçu d'Odar, conseiller de cour et bibliothécaire de l'impératrice de Russie, la lettre suivante:

«Monsieur, la nature de ma commission peut excuser auprès de vous la liberté que je prends de vous
écrire sans avoir l'honneur d'être connu de vous. C'est par zèle pour le service de l'État, duquel j'ai

l'avantage d'être citoyen, que j'ai pris sur moi de vous sonder, monsieur, si vous pourriez écouter les

propositions de concourir à l'instruction du jeune grand-duc de Russie. Rien ne peut vous donner une

preuve plus convaincante de l'admiration générale que vous vous êtes acquise, que la confiance qu'une

cour si éloignée met dans votre esprit et dans votre coeur; c'est un mérite que Son Éminence M. de

Pannin, gouverneur de ce jeune prince, voudrait se faire auprès de sa souveraine, que de mettre entre des

mains si habiles un ouvrage qu'elle a tant à coeur. Toute l'Europe est si unanime sur l'éloge de notre

gracieuse Impératrice, qu'il serait superflu de vous retracer ici la grandeur de son âme, son amour pour

les sciences et pour ceux qui s'y distinguent, son humanité, sa générosité, si toutes ces vertus, en vous

garantissant l'accueil le plus gracieux et les récompenses proportionnées au plaisir que vous lui ferez, ne

me servaient d'arguments les plus stringents pour vous y inviter. Je sais bien que les richesses et les

honneurs ne sont pas ce qui détermine un philosophe, mais l'occasion de faire un bien si important ne

peut que vous tenter, d'autant plus qu'elle est accompagnée d'approcher une princesse des plus

accomplies.

«Espérant, monsieur, que vous voudrez bien m'honorer d'une réponse favorable, j'ai l'honneur d'être aussi
pénétré d'admiration pour vos talents, que de la considération la plus distinguée, monsieur, de votre très

humble et très obéissant serviteur.»

D'Alembert refusa les offres de Catherine et pour les mêmes raisons que celles de Frédéric. Il ne voulait
quitter ni Paris ni surtout Mlle de Lespinasse.

«Monsieur, il faudrait être plus que philosophe ou plutôt ne l'être pas assez pour ne pas sentir tout le prix
d'une place aussi importante qu'honorable, qui, étant remplie comme elle mérite de l'être, peut contribuer

au bonheur d'une grande nation. Je suis donc infiniment flatté, comme je le dois, de la proposition que

vous voulez bien me faire au nom de S. E. M. de Pannin, à qui je vous prie de faire agréer ma

reconnaissance et mon respect. Ce que vous me faites l'honneur de me dire des qualités éminentes de

votre auguste Impératrice, doit rendre précieux à tout homme qui pense l'avantage de l'approcher et le

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