bibliotheq.net - littérature française
 

Joseph Bertrand - D'Alembert

L'intention est claire: si la persécution chassait d'Alembert, des bras à Berlin lui seraient ouverts.

D'Alembert une seule fois eut recours à la bourse de Frédéric, dans des circonstances et sous des formes
qui leur font honneur à tous deux.

La santé de d'Alembert alarmait ses amis. Mlle de Lespinasse écrivait à Condorcet:

«Venez à mon secours, monsieur, j'implore tout à la fois votre amitié et votre vertu. Notre ami M.
d'Alembert est dans un état le plus alarmant; il dépérit d'une manière effrayante et ne mange que par

raison. Mais ce qui est pis que tout cela encore, c'est qu'il est tombé dans la plus profonde mélancolie.

«Son âme ne se nourrit que de tristesse et de douleur. Il n'a plus d'activité ni de volonté pour rien; en un
mot, il périt si on ne le tire par un effort de la vie qu'il mène. Ce pays-ci ne lui présente plus aucune

dissipation; mon amitié, celle des autres, ne suffisent pas pour faire la diversion qui lui est nécessaire.

Enfin nous nous réunissons tous pour le conjurer de changer de lieu et de faire le voyage d'Italie; il ne s'y

refuse pas tout à fait, mais jamais il ne se décidera à faire ce voyage seul, moi-même je ne le voudrais

pas. Il a besoin des secours et des soins de l'amitié et il faut qu'il trouve cela dans un ami tel que vous,

monsieur.»

Mlle de Lespinasse ne pouvait ignorer la cause véritable de la tristesse de d'Alembert.

«Mon amitié, dit-elle, ne suffit pas à faire la diversion nécessaire.» C'est son amour qu'il aurait fallu. Elle
lui avait donné le droit d'y compter, et depuis deux ans déjà, tout entière au jeune de Mora, âgé de

vingt-deux ans, elle tourmentait d'Alembert, qui ne devinait rien, par ses humeurs fantasques et la dureté

de ses refus.

D'Alembert, pressé par ses amis et par ses médecins, se décida à partir. Sa fortune ne lui permettait pas
de faire à l'improviste une aussi grosse dépense; il écrivit à Frédéric:

«Ma santé dépérit de jour en jour. À l'impossibilité absolue où je suis de me livrer au plus léger travail se
joint une insomnie affreuse et une profonde mélancolie. Tous mes amis et mes médecins me conseillent

le voyage d'Italie comme le seul remède à mon malheureux état; mais mon peu de fortune m'interdit cette

ressource, l'unique cependant qui me reste pour ne pas périr d'une mort lente et cruelle.

«Vous avez eu la bonté de m'offrir, il y a sept ans, les secours nécessaires pour ce voyage. J'ai recours
aujourd'hui au bienfaiteur à qui je dois tant et à qui je vais devoir encore la vie. On m'assure que le

voyage, pour être fait avec un peu d'aisance, exige environ 2 000 écus de France. Je prends la liberté de

les demander à Votre Majesté.»

Frédéric répondit:

«Mon cher d'Alembert, je trouve votre Faculté de médecine bien aimable. Ah! si j'avais de pareils
médecins! Ceux de ce pays-ci ne prescrivent à leurs patients que des gouttes et des drogues abominables.

«C'est une consolation pour moi que ces rois tant vilipendés puissent être de quelque secours aux
philosophes; ils sont au moins bons à quelque chose. Adieu, mon cher.»

L'ordonnancement des six mille francs demandés accompagnait la lettre.

Le voyage fut interrompu, les deux amis s'arrêtèrent à Ferney. D'Alembert, un peu mieux portant et
toujours malheureux loin de celle qui se passait si bien de lui, reprit avec Condorcet la route de Paris. Il

< page précédente | 60 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.