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Joseph Bertrand - D'Alembert
Frédéric, sans rencontrer ni objections ni refus, les conditions offertes à ce grand homme qui, disait-il, vaudrait bien Euler.
«Je ne demande pas mieux, répondit Frédéric, de changer un géomètre borgne (Euler était presque aveugle) contre un géomètre qui a les deux yeux.»
Lagrange se rendit à Berlin; mais l'admiration de d'Alembert pour le jeune géomètre dont, sur plus d'un point, les découvertes devaient balancer et quelquefois effacer les siennes, faillit faire tout échouer. Dans la lettre écrite à Lagrange au nom de Frédéric, il était dit que le plus grand géomètre devait, naturellement, venir prendre la place auprès du plus grand roi. Lagrange, dont la vanité n'était pourtant pas le défaut, montra les lignes flatteuses, qui, adressées à un jeune homme jusque-là fort peu remarqué et pourvu d'un très modeste emploi, firent quelque bruit à Turin. À la cour on en fut choqué, et quand Lagrange demanda un congé, on laissa sa demande sans réponse. Il fallut pour décider le roi de Piémont, qui au fond ne se souciait nullement d'un jeune professeur à son école d'artillerie, l'intervention directe de Frédéric, accordée sans hésitation à la demande de d'Alembert.
La correspondance de d'Alembert avec son royal ami donne plus d'un exemple de sa constante et efficace sollicitude pour les hommes de mérite malheureux ou méconnus.
Un savant illustre, Lambert, avait été appelé à l'Académie de Berlin sur sa réputation qui était grande et que le temps devait accroître encore. Frédéric voulut causer avec lui: Lambert ne lui plut pas.
«Je puis assurer, écrivit-il à d'Alembert, qu'il n'a pas le sens commun.» Lambert écrivait en allemand sur la physique mathématique plus que sur la géométrie. D'Alembert, à vrai dire, ne connaissait ni ses oeuvres ni sa personne, mais il savait par Lagrange son ingénieuse sagacité. Il se hâta d'écrire à Frédéric, qui, sans attirer de nouveau près de lui le savant et peu sociable géomètre, lui fit à l'Académie une situation digne de son mérite.
Après avoir protégé la jeunesse de Lagrange, d'Alembert offrit son appui au jeune Laplace, qui, mécontent à Paris de sa position et des lenteurs de sa carrière académique, avait confié à d'Alembert son découragement et son ennui.
Laplace resta en France, heureusement pour lui et pour nous, mais l'influence de d'Alembert, à la vue de ses premiers travaux, bien inférieurs pourtant à ceux de Lagrange, était entièrement à son service. Lorsqu'après la mort de Clairaut, au moment où l'ouvrage de d'Alembert sur la destruction des jésuites faisait beaucoup de bruit et un peu de scandale, le ministère hésita quelque temps avant de lui accorder la pension devenue vacante, à laquelle il avait tous les droits, Frédéric, ne renonçant pas à ses projets, lui écrivait:
«Mon cher d'Alembert,
«J'ai été fâché d'apprendre les mortifications qu'on vient de vous faire essuyer, et l'injustice avec laquelle on vous prive d'une pension qui vous revenait de droit. Je me suis flatté que vous seriez assez sensible à cet affront pour ne pas vous exposer à en souffrir d'autres.»
Et quelque temps après:
«Je suis tenté quelquefois de faire des voeux pour que la persécution des élus redouble en certains pays. Je sais que ce voeu est en quelque sorte criminel.»
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