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Joseph Bertrand - D'Alembert

«Je ne vous répéterai pas, pour ne pas vous ennuyer, écrit d'Alembert à son amie, à quel point le roi est
aimable et toutes les bontés dont il me comble. Hier, après son concert, je me promenai avec lui dans son

jardin; il cueillit une rose et me la présenta en ajoutant qu'il voudrait bien me donner mieux. Vous sentez

ce que cela signifie, et ce n'est pas la première fois qu'il m'a parlé sur ce ton-là.

«Il me dit hier qu'il fallait que je visse l'Académie et tout ce qui lui appartient pour en juger par
moi-même.

«Je crus entendre ce que cela voulait dire et je lui dis que c'était bien aussi mon projet, mais que, mon
premier objet étant de lui faire la cour, je n'irais à Berlin qu'avec lui.

«Après m'avoir parlé de mes éléments de philosophie, dont il est très content, le roi me demanda si je
n'aurais pas pitié de ses pauvres orphelins, c'est ainsi qu'il appelle son Académie. Il ajouta à cette

occasion les choses les plus obligeantes pour moi, auxquelles je répondis de mon mieux, mais en lui

faisant connaître cependant la ferme résolution où j'étais de ne point renoncer à ma patrie ni à mes amis.

Je dois à ce prince la justice de dire qu'il sent toutes mes raisons, malgré le désir qu'il aurait de les

vaincre. Il est impossible de me parler de cela avec plus de bonté et de discrétion qu'il l'a fait. Il a fini la

conversation par désirer que je visse son Académie et les savants qui la composent. Le 13 au matin, nous

sommes partis pour venir ici, à Charlottenbourg, à une petite lieue de Berlin, et, le 14, j'ai profité du

voyage pour aller voir la ville et l'Académie. J'y ai été reçu avec toutes les marques possibles d'estime et

d'empressement. Le soir je retournai auprès du roi, que je trouvai se promenant tout seul (cela lui arrive

souvent); il me demanda si le coeur m'en disait. Je lui répondis que tous ces messieurs m'avaient

reçu avec toute la bonté possible et qu'assurément le coeur m'en dirait beaucoup s'il ne me disait pas avec

une force invincible pour les amis que j'avais laissés en France.»

D'Alembert, toujours bon et dévoué, ne voulant rien accepter, moins encore demander pour lui-même,
était heureux d'employer sa faveur à venir en aide aux autres.

«Je me porte mieux, écrit-il, parce que le roi m'a donné hier une grande satisfaction: c'est d'accorder, sur
les représentations que je lui ai faites, une augmentation de pension au professeur Euler, le plus grand

sujet de son Académie, et qui, se trouvant chargé de famille et assez mal aisé, voulait s'en aller à

Pétersbourg.» Euler resta à Berlin, mais on le désirait à Saint-Pétersbourg, et avec raison, car jamais

académicien ne fut plus fécond ni mieux inspiré dans ses incessantes productions. Vingt ans après la

mort d'Euler, l'Académie de Saint-Pétersbourg devait encore chaque année le plus grand attrait de ses

recueils à la publication de ses mémoires inédits.

D'Alembert - on le voit par le trait que nous venons de citer et par d'autres passages de sa correspondance
- était plein de déférence, d'admiration et de dévouement pour celui qu'il appelait le grand Euler.

«Le grand Euler, dit-il en racontant sa visite à l'Académie, m'a régalé d'un mémoire de géométrie qu'il a
lu à l'assemblée et qu'il a bien voulu me prêter, sur le désir que je lui ai marqué de lire ce mémoire plus à

mon aise.»

Il n'y avait entre eux, cependant, ni sympathie ni amitié. Lorsque, cinq ans après, Euler, devenu presque
aveugle, accepta les offres de la Russie, c'est sur le conseil de d'Alembert et les chaleureux témoignages

donnés à son rare mérite que Frédéric, fort indifférent à la géométrie, insista longtemps pour le garder.

Quand le départ fut résolu, d'Alembert, toujours empressé à favoriser les talents, proposa au grand

Lagrange, alors très jeune, très pauvre et inconnu à Turin, la succession du grand Euler, en réglant avec

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