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Joseph Bertrand - D'Alembert

lui-même jugeait tels. Le bon et grand Euler ne rencontrait à la cour et à l'Académie ni les avantages
offerts à d'Alembert avec tant d'empressement, ni les égards que sa naïve bonhomie ne savait pas

imposer. Frédéric le traitait avec la même bienveillance précisément qu'il montrait au jardinier de

Sans-Souci quand il était content de ses services. Euler pour Frédéric n'était pas plus un ami que

d'Alembert pour Louis XV. Louis XV disait en parlant de l'un: C'est un impie. Frédéric, s'il daignait s'en

informer, pouvait dire d'Euler tout le contraire. Il était tolérant et le lui pardonnait, mais rien de plus.

Euler, si d'Alembert l'avait consulté et s'il avait osé répondre, aurait donné le même conseil que Voltaire.

Un de ses neveux avait été incorporé dans un régiment. Le jeune homme se destinait au commerce; la
famille était désolée. Euler adressa une supplique.

Le roi lui répondit:

«Comme je sais qu'il est d'une bonne taille, ce qui marque un tempérament flegmatique qui ne paraît pas
propre pour l'activité et la souplesse si nécessaires à un habile marchand, je crois que la nature l'a destiné

pour embrasser le métier des armes. J'espère que vous n'envierez pas au susdit régiment cet homme, dont

j'aurai soin de faire la fortune en votre considération.»

L'occasion était bonne de quitter Berlin; à la place d'Euler, d'Alembert n'y eût pas manqué.

Le voyage de d'Alembert à Berlin ne put avoir lieu que trois ans après la mort de Maupertuis, en 1762.
Son empressement à profiter des offres de Frédéric n'eut, on le voit, rien d'indiscret. Frédéric lui-même

n'était pas toujours de loisir. D'Alembert, pour accepter son invitation, choisit le moment où le roi lui

écrivait:

«Je vais donc vivre tranquillement avec les Muses et occupé à réparer les malheurs de la guerre dont j'ai
toujours gémi.»

D'autres, en lisant ces lignes, auraient eu le droit de sourire. D'Alembert ne l'avait pas. La nature de
Frédéric était double; jamais il ne s'est montré à d'Alembert, jamais il n'a été pour lui qu'un ami spirituel,

profond, généreux et dévoué.

Pendant deux mois entiers le philosophe accepta l'hospitalité simple et intime de cet ami qui ne voulait
pas avoir de cour, et dont l'accueil et l'empressement cordial n'avaient rien de commun avec la politesse

d'un grand seigneur ou les bontés d'un monarque.

Dînant et soupant à la table du roi, d'Alembert y parlait, quels que fussent les invités, avec aisance et
liberté, sans se soucier de l'étiquette, sans la connaître même; il ne cherchait pas à l'apprendre, ayant

compris, dès le premier jour, qu'il serait à mauvaise école.

D'Alembert cependant veille sur lui, jamais il ne dépasse les bornes et rassure sur ce point Mlle de
Lespinasse, à laquelle il rend compte de tout.

«Ne vous flattez pas, ajouta-t-il, que j'en sois ni moins polisson à mon retour, ni de meilleure contenance
à table. Il est vrai que je ne polissonne pas ici, mais, par cette raison même, j'aurai grand besoin de me

dédommager, et, à l'égard du maintien de la table, c'est la chose du monde dont le roi est le moins occupé

et je ne saurais m'instruire avec lui sur ce grand sujet.»

Frédéric désirait vivement garder d'Alembert; il lui proposait avec une affectueuse et discrète insistance
la présidence de son Académie.

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