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Joseph Bertrand - D'Alembert

persécution et le malheur m'obligent un jour à quitter ma patrie, ce sera dans ses États que j'irai chercher
un asile: je ne lui demanderai que la satisfaction d'aller mourir auprès de lui libre et pauvre.

«Au reste, je ne dois point vous dissimuler, monsieur, que longtemps avant le dessein que le roi vous a
confié, le bruit s'est répandu, sans fondement comme tant d'autres, que Sa Majesté songeait à moi pour la

place de président. J'ai répondu à ceux qui m'en ont parlé, que je n'avais entendu parler de rien, et qu'on

me faisait beaucoup plus d'honneur que je ne méritais. Je continuerai, si on m'en parle encore, à répondre

de même, parce que, dans ces circonstances, les réponses les plus simples sont les meilleures. Ainsi,

monsieur, vous pouvez assurer Sa Majesté que son secret sera inviolable; je le respecte autant que sa

personne, et mes amis ignoreront toujours le sacrifice que je leur fais. J'ai l'honneur d'être, etc.»

L'estime de Frédéric redoubla. Ne pouvant réussir à attirer d'Alembert et n'y renonçant pas pour l'avenir,
il lui fit offrir, par son ambassadeur, une pension de 1 200 livres. «Louis XV, dit Mme du Hausset,

n'aimait pas le roi de Prusse,... les railleries de Frédéric l'avaient ulcéré... Il entra un jour chez Mme (de

Pompadour) avec un papier à la main et lui dit: «Le roi de Prusse est certainement un grand homme; il

aime les gens à talents et, comme Louis XIV, il veut faire retentir l'Europe de ses bienfaits envers les

savants des pays étrangers. Voici, ajouta-t-il, une lettre de lui adressée à milord Maréchal pour lui

ordonner de faire part à un homme supérieur de mon royaume d'une pension qu'il lui accorde.» Et, jetant

les yeux sur la lettre, il lut ces mots: «Vous saurez qu'il y a un homme à Paris du plus grand mérite qui ne

jouit pas des avantages d'une fortune proportionnée à ses talents et à son caractère. Je pourrais servir

d'yeux à l'aveugle déesse et réparer au moins quelques-uns de ses torts; je vous prie d'offrir par cette

considération...

«Je me flatte qu'il acceptera cette pension en faveur du plaisir que j'aurai d'avoir obligé un homme qui
joint la beauté du caractère aux talents les plus sublimes de l'esprit.»

«Le roi s'arrêta: en ce moment arrivèrent MM. de Marigny et d'Ayen, auxquels il recommença la lettre et
il ajouta: «Elle m'a été remise par le ministre des affaires étrangères, à qui l'a confiée milord Maréchal

pour que je permette à ce génie sublime d'accepter ce bienfait. Mais, dit le roi, à combien

croyez-vous que se monte ce bienfait?» Les uns dirent six, huit, dix mille livres. «Vous n'y êtes pas, dit le

roi, à douze cents livres.

« - Pour des talents sublimes, dit le duc d'Ayen, ce n'est pas beaucoup. Le roi de Prusse aura le plaisir de
faire du bruit à peu de frais.»

«M. de Marigny raconta cette histoire chez Quesnay et il ajouta que l'homme de génie était d'Alembert et
que le roi avait permis d'accepter la pension. Sa soeur (Mme de Pompadour) avait, dit-il, insinué au roi

de donner le double à d'Alembert et de lui défendre d'accepter la pension, mais il n'avait pas voulu, parce

qu'il regardait d'Alembert comme un impie.»

Lorsque Maupertuis mourut, en 1759, Frédéric renouvela ses instances. D'Alembert refusa de nouveau.
Voltaire le lui conseillait fort. «Que dites-vous, lui écrit-il, de Maupertuis mort entre deux capucins? Il

était malade depuis longtemps d'une réplétion d'orgueil; mais je ne le croyais ni hypocrite, ni imbécile. Je

ne vous conseille pas d'aller jamais remplir sa place à Berlin, vous vous en repentiriez. Je suis Astolphe

qui avertit Roger de ne pas se livrer à l'enchanteresse Alcine, mais Roger ne le crut pas.»

En prévenant d'Alembert des dangers qu'il connaissait bien, Voltaire n'avait aucun tort. La main gantée
de velours que Frédéric tendait gracieusement à d'Alembert pouvait égratigner les imprudents et broyer

les ingrats. L'amitié de Frédéric n'était pas banale, et s'il respectait les génies sublimes, c'étaient ceux que

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