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Joseph Bertrand - D'Alembert

estime, et que je ne pourrais abandonner sans une espèce d'ingratitude. Je suis d'ailleurs, comme vous le
savez, chargé, conjointement avec M. Diderot, d'un grand ouvrage, pour lequel nous avons pris avec le

public les engagements les plus solennels, et pour lequel ma présence est indispensable; il est absolument

nécessaire que cet ouvrage se fasse et s'imprime sous nos yeux, que nous nous voyions souvent et que

nous travaillions de concert. Vous connaissez trop, monsieur, les détails d'une si grande entreprise, pour

que j'insiste davantage là-dessus. Enfin, et je vous prie d'être persuadé que je ne cherche point à me parer

ici d'une fausse modestie, je doute que je fusse aussi propre à cette place que Sa Majesté veut bien le

croire. Livré dès mon enfance à des études continuelles, je n'ai que dans la théorie la connaissance des

hommes, qui est si nécessaire dans la pratique quand on a affaire à eux. La tranquillité et, si j'ose le dire,

l'oisiveté du cabinet m'ont rendu absolument incapable des détails auxquels le chef d'un corps doit se

livrer.

«D'ailleurs, dans les différents objets dont l'Académie s'occupe, il en est qui me sont entièrement
inconnus, comme la chimie, l'histoire naturelle et plusieurs autres, sur lesquels, par conséquent, je ne

pourrais être aussi utile que je le désirerais. Enfin, une place aussi brillante que celle dont le roi veut

m'honorer, oblige à une sorte de représentation, tout à fait éloignée du train de vie que j'ai pris jusqu'ici;

elle engage à un grand nombre de devoirs, et les devoirs sont les entraves d'un homme libre: je ne parle

point de ceux qu'on rend au roi. Le mot de devoir n'est pas fait pour lui; les plaisirs qu'on goûte dans sa

société sont faits pour consoler des devoirs et du temps qu'on met à les remplir. Enfin, monsieur, je ne

suis absolument propre, par mon caractère, qu'à l'étude, à la retraite et à la société la plus fermée et la

plus libre. Je ne vous parle point des chagrins, grands ou petits, nécessairement attachés aux places où

l'on a des hommes et surtout des gens de lettres dans sa dépendance. Sans doute le plaisir de faire des

heureux et de récompenser le mérite serait très sensible pour moi; mais il est fort incertain que je fisse

des heureux, et il est infaillible que je ferais des mécontents et des ingrats. Ainsi, sans perdre les ennemis

que je puis avoir en France, où je ne suis cependant sur le chemin de personne, j'irais à trois cents lieues

en chercher de nouveaux. J'en trouverais, dès mon arrivée, dans ceux qui auraient pu aspirer à cette place,

dans leurs partisans et dans leurs créatures; et toutes mes précautions n'empêcheraient pas que bien des

gens se plaignissent et ne cherchassent à me rendre la vie désagréable. Selon ma manière de penser, ce

serait pour moi un poison lent, que la fortune et la considération attachées à ma place ne pourraient

déraciner.

«Je n'ai pas besoin d'ajouter, monsieur, que rien ne pourrait me résoudre à accepter, du vivant de M. de
Maupertuis, sa survivance, et à venir, pour ainsi dire, à Berlin recueillir sa succession. Il était mon ami; je

ne puis croire, comme on me l'a mandé, qu'il ait cherché, malgré ma recommandation, à nuire à l'abbé de

Prades; mais quand j'aurais ce reproche à lui faire, l'état déplorable où il est suffirait pour m'engager à

une plus grande délicatesse dans les procédés. Cependant cet état, quelque fâcheux qu'il soit, peut durer

longtemps, et peut demander qu'on lui donne dès à présent un coadjuteur; en ce cas, ce serait un nouveau

motif pour moi de ne me pas déplacer. Voilà, monsieur, les raisons qui me retiennent dans ma patrie; je

serais au désespoir que Sa Majesté les désapprouvât. Je me flatte, au contraire, que ma philosophie et ma

franchise, bien loin de me nuire auprès de lui, m'affermiront dans son estime. Plein de confiance en sa

bonté, sa sagesse et sa vertu, bien plus chères à mes yeux que sa couronne, je me jette à ses pieds, et je le

supplie d'être persuadé qu'un des plus grands regrets que j'aurai dans ma vie, sera de ne pouvoir profiter

des bienfaits d'un prince aussi digne de l'être, aussi fait pour commander aux hommes que pour les

éclairer. Je m'attendris en vous écrivant. Je vous prie d'assurer le roi que je conserverai toute ma vie, pour

sa personne, l'attachement le plus désintéressé, le plus fidèle et le plus respectueux; et que je serai

toujours son sujet au moins dans le coeur, puisque c'est la seule façon dont je puisse l'être. Si la

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