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Joseph Bertrand - D'Alembert

circonstances où je me trouve pouvaient me le permettre; mais elles ne me laissent que le regret de ne
pouvoir en profiter, et ce regret ne fait qu'augmenter ma reconnaissance. Permettez-moi, monsieur,

d'entrer là-dessus dans quelques détails avec vous et de vous ouvrir mon coeur comme à un ami digne de

ma confiance et de mon estime. J'ose prendre ce titre avec vous; tout semble m'y inviter: la lettre pleine

de bonté que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire; la générosité de vos procédés envers l'abbé de

Prades, auquel je m'intéresse très vivement, et qui se loue, dans toutes ses lettres, de vous plus que de

personne; enfin la réputation dont vous jouissez à si juste titre par vos lumières, par vos connaissances,

par la noblesse de vos sentiments, et par une probité d'autant plus précieuse qu'elle est plus rare. «La

situation où je suis serait peut-être, monsieur, un motif suffisant pour bien d'autres de renoncer à son

pays. Ma fortune est au-dessous du médiocre; 1700 livres de rente font tout mon revenu. Entièrement

indépendant et maître de mes volontés, je n'ai point de famille qui s'y oppose. Oublié du gouvernement,

comme tant de gens le sont de la Providence, persécuté même autant qu'on peut l'être quand on évite de

donner trop d'avantage sur soi à la méchanceté des hommes, je n'ai aucune part aux récompenses qui

pleuvent ici sur les gens de lettres avec plus de profusion que de lumières. Une pension très modique, qui

vraisemblablement me viendra fort tard, et qui à peine un jour me suffira si j'ai le bonheur ou le malheur

de parvenir à la vieillesse, est la seule chose que je puisse raisonnablement espérer. Encore cette

ressource n'est-elle pas trop certaine si la cour de France, comme on me l'assure, est aussi mal disposée

pour moi que celle de Prusse l'est favorablement. Malgré tout cela, monsieur, la tranquillité dont je jouis

est si parfaite et si douce, que je ne puis me résoudre à lui faire courir le moindre risque. Supérieur à la

mauvaise fortune, les épreuves de toute espèce que j'ai essuyées dans ce genre, m'ont endurci à

l'indigence et au malheur, et ne m'ont laissé de sensibilité que pour ceux qui me ressemblent. À force de

privations, je me suis accoutumé sans effort à me contenter du plus étroit nécessaire, et je serais même en

état de partager mon peu de fortune avec d'honnêtes gens plus pauvres que moi. J'ai commencé, comme

les autres hommes, par désirer les places et les richesses, j'ai fini par y renoncer absolument: et de jour en

jour je m'en trouve mieux. La vie retirée et obscure que je mène est parfaitement conforme à mon

caractère, à mon amour extrême pour l'indépendance, et peut-être à un peu d'éloignement que les

événements de ma vie m'ont inspiré pour les hommes. La retraite et le régime que me prescrivent mon

état et mon goût m'ont procuré la santé la plus parfaite et la plus égale, c'est-à-dire le premier bien d'un

philosophe. Enfin, j'ai le bonheur de jouir d'un petit nombre d'amis dont le commerce et la confiance font

la consolation et le charme de ma vie. Jugez maintenant vous-même, monsieur, s'il m'est possible de

renoncer à ces avantages, et de changer un bonheur sûr pour une situation toujours incertaine, quelque

brillante qu'elle puisse être. Je ne doute nullement des bontés du roi, et de tout ce qu'il peut faire pour me

rendre agréable mon nouvel état; mais, malheureusement pour moi, toutes les conditions essentielles à

mon bonheur ne sont pas en son pouvoir. L'exemple de M. de Maupertuis m'effraye avec juste raison;

j'aurais d'autant plus lieu de craindre la rigueur du climat de Berlin et de Potsdam, que la nature m'a

donné un corps très faible et qui a besoin de tous les ménagements possibles. Si ma santé venait à

s'altérer, ce qui ne serait que trop à craindre, que deviendrais-je alors? Incapable de me rendre utile au

roi, je me verrais forcé à aller finir mes jours loin de lui, et à reprendre dans ma patrie, ou ailleurs, mon

ancien état qui aurait perdu ses premiers charmes: peut-être même n'aurais-je plus la consolation de

retrouver en France les amis que j'y aurais laissés, et à qui je percerais le coeur par mon départ. Je vous

avoue, monsieur, que cette dernière raison seule peut tout sur moi; le roi est trop philosophe et trop grand

pour ne pas en sentir le prix; il connaît l'amitié; il la ressent et il la mérite; qu'il soit lui-même mon juge.

«À ces motifs, monsieur, dont le pouvoir est le plus grand sans doute, je pourrais en ajouter d'autres. Je
ne dois rien, il est vrai, au gouvernement de France, dont je crains tout sans en rien espérer; mais je dois

quelque chose à ma nation, qui m'a toujours bien traité, qui me récompense autant qu'il est en elle par son

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