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Joseph Bertrand - D'Alembert

l'Académie, dont le nom est resté justement populaire, Vaucanson, eut l'indélicatesse de la demander. Les
protestations furent unanimes, et cette mesquine persécution fit tant de bruit, sans que d'Alembert s'en

mêlât en rien, qu'après un an d'attente la pension lui fut attribuée.

D'Alembert écrit à Lagrange:

«Je dois vous apprendre qu'on s'est enfin lassé de me refuser cette misérable pension qu'à la vérité je n'ai
jamais demandée, mais que l'Académie demandait vivement pour moi. J'en ai fait au ministre un

remerciement très succinct et très sec, et je me suis su bon gré de n'avoir démenti dans cette ridicule

affaire ni mes principes ni ma conduite antérieure, dont j'espère, par la grâce de Dieu, ne jamais me

départir.»

CHAPITRE VI. D'ALEMBERT ET FREDERIC

D'Alembert écrivait un jour à Voltaire: «Je n'aime les grands que quand ils le sont comme vous,
c'est-à-dire par eux-mêmes et qu'on peut vraiment se tenir pour honoré de leur amitié et de leur estime.

Pour les autres, je les salue de loin, je les respecte comme je dois et je les estime comme je peux.»

Pour accepter l'amitié offerte par Frédéric, d'Alembert n'avait rien à changer ni à ses principes ni à ses
défiances. Dans leur correspondance, dans leurs relations de chaque jour et de chaque heure pendant que

d'Alembert était son hôte, le caractère royal effacé sans affectation par Frédéric était respecté sans

flatterie par d'Alembert. L'estime et la sympathie mutuelle faisaient naître une amitié sincère; jamais le

caractère ne s'en est démenti. Les affectueux égards du roi étaient payés par la reconnaissance et

l'admiration du philosophe, sans que la liberté ait été menacée ni l'égalité mise en question. D'Alembert

avait concouru en 1745 et obtenu un prix à l'Académie de Berlin. L'épigraphe du mémoire était une

louange assez insignifiante adressée à l'illustre monarque, habilement tournée en vers latins, sans

platitude et sans emphase. Le mémoire fut admiré par l'Académie, l'épigraphe remarquée par Frédéric.

Maupertuis, quelques années plus tard, voulait quitter Berlin, mal portant, malade, mourant peut-être de
la diatribe du Dr Akakia. La situation pour lui était moralement amoindrie. Les flèches de Voltaire

étaient empoisonnées et les blessures incurables. Malgré la protection très ferme et l'indignation très

sincère du roi contre Voltaire, Maupertuis, d'autant plus sensible qu'en frappant beaucoup trop fort, la

diatribe avait touché très juste, avait perdu toute autorité morale. Élevé trop haut naguère, il était

précipité trop bas. Son importance académique était détruite.

Le roi fit offrir à d'Alembert, avec des avantages considérables, la présidence de son Académie. C'était en
1752. D'Alembert était pauvre; les dispensateurs des pensions et des faveurs en France n'étaient pas alors

et ne furent jamais ses amis. Il ne pouvait espérer dans l'avenir ni la fortune ni l'aisance. Il refusa pourtant

sans hésiter. Les instances redoublèrent sans l'ébranler.

Aucune analyse ne peut remplacer les lettres échangées, réellement belles, parce qu'elles sont sincères et
qu'aucun mot n'en est démenti par la vie de d'Alembert. À la lettre écrite par le marquis d'Argens pour lui

communiquer les offres de Frédéric, d'Alembert répondit:

«On ne peut être, monsieur, plus sensible que je le suis aux bontés dont le roi m'honore. Je n'en avais pas
besoin pour lui être tendrement et inviolablement attaché: le respect et l'admiration que ses actions m'ont

inspirés, ne suffisent pas à mon coeur; c'est un sentiment que je partage avec toute l'Europe; un monarque

tel que lui est digne d'en inspirer de plus doux et j'ose dire que je le dispute sur ce point à tous ceux qui

ont l'honneur de l'approcher. Jugez donc, monsieur, du désir que j'aurais de jouir de ses bienfaits, si les

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