bibliotheq.net - littérature française
 

Joseph Bertrand - D'Alembert

«Cher défenseur de la raison, macte animo, et passez joyeusement votre vie à écraser de votre
main les têtes de l'hydre.» «Je ne vous le dissimule pas, mon cher maître, répondait d'Alembert, vous me

comblez de satisfaction par tout ce que vous me dites de mon ouvrage. Je le recommande à votre

protection et je crois qu'en effet il pourra être utile à la cause commune et que l'infâme, avec

toutes les révérences que je fais semblant de lui faire, ne s'en trouvera pas mieux. Si j'étais, comme vous,

assez loin de Paris pour lui donner des coups de bâton, assurément ce serait de tout mon coeur, de tout

mon esprit et de toutes mes forces, comme on prétend qu'il faut aimer Dieu, mais je ne suis posté que

pour lui donner des croquignoles, en lui demandant pardon de la liberté grande, et il me semble que je ne

m'en suis pas mal acquitté.»

Dans la première partie du livre de d'Alembert, les croquignoles ne pleuvent pas encore.

«On ne peut mieux comparer cette société, partout entourée d'ennemis et partout triomphante l'espace de
deux siècles, dit d'Alembert, qu'aux marais de Hollande, cultivés par un travail opiniâtre, assiégés par la

mer qui menace à chaque instant de les engloutir, et sans cesse opposant leurs digues à cet élément

destructeur.

«Qu'on perce la digue en un seul endroit, la Hollande sera submergée après tant de siècles de travaux et
de vigilance. C'est aussi ce qui est arrivé à la société. Ses ennemis ont enfin trouvé l'endroit faible et

percé la digue; mais ceux qui l'avaient construite avec tant de soin et de patience, ceux qui ont ensuite

veillé si longtemps à sa conservation, ceux qui ont cultivé avec tant de succès le terrain que protégeait

cette digue, n'en méritent pas moins d'éloges.»

Dans la distribution des coups de houssine, les jésuites, on le voit, n'ont pas leur juste part.

D'Alembert raconte le rôle des jésuites pendant le premier siècle et les raisons, fort honorables pour eux,
de leurs succès:

«La libéralité qui admet et encourage tous les talents, la longue durée du noviciat, les sérieuses épreuves
qui précèdent l'engagement: nul n'est admis sans vocation et sans un dévouement à toute épreuve.

«Les pratiques religieuses leur sont rendues faciles: qui travaille prie. Ils se lèvent, a-t-on dit par raillerie,
à quatre heures du matin pour réciter ensemble des litanies à quatre heures du soir. C'est qu'ils croient

plus honorable et plus utile d'avoir parmi eux des Pétau et des Bourdaloue que des fainéants et des

chantres.»

Tout cela n'est certes pas d'un adversaire fanatique et aveugle.

«Les jésuites sont unis pour le bien de la cause commune. Dans les autres sociétés, les intérêts et les
haines réciproques des particuliers nuisent presque toujours au bien du corps. Chez les jésuites il en est

autrement. Attaquez un seul d'entre eux, vous êtes sûr d'avoir la société pour ennemie. Jamais républicain

n'aima la patrie comme chaque jésuite aime sa société. Le dernier de ses membres s'intéresse à sa gloire,

dont il croit qu'il rejaillit sur lui quelques rayons. Ce n'est pas sans raison qu'on les a définis une épée

dont la pointe est à Rome.

«Cet attachement des jésuites à leur compagnie ne peut être que l'effet de l'orgueil qu'elle leur inspire et
nullement des avantages qu'elle procure à chacun de ses membres. Le mérite modeste ou borné au travail

de cabinet y est méconnu, peu considéré, quelquefois persécuté si l'intérêt de la société le demande.

«À tous ces moyens d'augmenter leur considération et leur crédit, ils en joignent un autre, non moins

< page précédente | 47 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.