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Joseph Bertrand - D'Alembert

ouvrages dans ce cas ne formaient pas délit. La police pouvait les interdire, le Parlement n'avait pas à les
juger. Le livre de d'Alembert était défendu, mais il circulait librement. Un an après sa publication,

Diderot écrivait: «Le livre de d'Alembert sur la destruction des jésuites, qui n'est rien, a fait plus de

sensation dans Paris que les quatre volumes de ses opuscules mathématiques».

Lorsque d'Alembert se déclare impartial, il a l'intention de l'être; comme historien, il y réussit. La
première partie du livre devait, pour ses amis étonnés, ressembler à une apologie de la société de Jésus.

L'histoire de Loyola et des ingénieux statuts qu'il inventa n'inspire à d'Alembert ni railleries ni bons mots.

Les jésuites sont irréprochables dans leurs moeurs, fidèles à leurs voeux, laborieux dans leurs études et
dévoués à la tâche qui leur est confiée. On a bien fait cependant de les supprimer. On ferait mieux encore

de supprimer leurs ennemis les jansénistes et avec eux tous les ordres religieux.

C'est ainsi que, fidèle à sa promesse, l'auteur désintéressé pourrait, à l'inverse de Sosie, se présenter, en
disant:

«Messieurs, ennemi de tout le monde», car il l'est aussi des parlementaires, et déclare, à huis clos bien
entendu, «qu'il se plaît à cingler, sans qu'on sache d'où le coup vient, la canaille jésuitique, la canaille

janséniste et la canaille parlementaire».

Les moins maltraités sont les jésuites. Les jansénistes ne s'y trompèrent pas.

«Les gens raisonnables, dit d'Alembert, ont trouvé l'ouvrage impartial et utile, mais les conseillers de la
cour janséniste, en attendant le prophète Élie, qui aurait bien dû leur prédire cette tuile qui leur tombe sur

la tête, ont crié comme tous les diables.

«Ce qu'il y a de plaisant, c'est que cette canaille trouve mauvais qu'on lui applique sur le dos des coups de
bûche qu'elle se fait donner sur la poitrine.»

La plaisanterie n'est pas heureuse; d'Alembert, toujours le fouet à la main, promet des coups plus rudes
encore.

«J'enverrai prochainement à frère Gabriel, dit-il (Gabriel est le libraire Cramer), de quoi les faire brailler
encore, car pendant qu'ils sont en train de braire il n'y a pas de mal à leur tenir la bouche ouverte. J'ai

commencé par les croquignoles, je continuerai par des coups de houssine; ensuite viendront les coups de

gaule, et je finirai par les coups de bâton.»

Il rêve mieux que le bâton et ajoute: «Mon Dieu! l'odieuse et plate canaille! mais elle n'a pas longtemps à
vivre et je ne lui épargnerai pas les coups de stylet!» La houssine, le bâton, le stylet, c'est toujours la

même plume, diversement taillée, et l'apparente férocité de d'Alembert n'est au fond qu'un petit accès de

vanité. D'Alembert rit et s'amuse, il ne veut poignarder personne. Il varie ses plaisanteries.

«S'ils avalent ce crapaud, dit-il dans une autre lettre, je leur servirai d'une couleuvre, elle est toute prête.
Je ferai seulement la sauce plus ou moins piquante selon que je les verrai plus ou moins en appétit. Je

respecterai toujours, comme de raison, la religion, le gouvernement et même les ministres, mais je ne

ferai pas de quartier à toutes les autres sottises et assurément j'aurai de quoi parler.»

Voltaire devait être content cette fois: ce n'est pas là style de notaire. D'Alembert aussi était content de
lui-même, Voltaire lui écrivait:

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