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Joseph Bertrand - D'Alembert

correspondance. Pour l'accuser cependant d'hypocrisie, il faudrait ne l'avoir jamais connu. En ne
compromettant ni l'Académie ni lui-même, il faisait preuve de tact et de prudence. Il riait de sa sagesse.

Après avoir prononcé l'éloge de Bossuet, il reçut de l'archevêque de Toulouse des louanges très méritées;

il se frottait les mains et se réjouissait d'avoir si gravement joué à l'orthodoxie. S'il a pris trop de plaisir à

ce jeu, le péché n'est pas grave. D'Alembert, très sérieux au fond, affectait de ne pas l'être. Voltaire lui a

reproché quelquefois un langage trop éloigné de sa pensée.

«Vous me faites, lui répond un jour d'Alembert, une querelle de Suisse que vous êtes, au sujet du
Dictionnaire de Bayle. Premièrement je n'ai pas dit: «Heureux s'il eût plus respecté la religion et les

moeurs!» Ma phrase est beaucoup plus modeste. Mais, d'ailleurs, qui ne sait que dans ce maudit pays où

nous écrivons, ces sortes de phrases sont style de notaire et servent de passeport aux vérités qu'on veut

établir? Personne n'y est trompé...» Il faut connaître la situation. «On vient, écrivait peu de temps après

d'Alembert, de publier une déclaration qui inflige la peine de mort à tous ceux qui seront convaincus

d'avoir composé, fait composer et imprimer des écrits tendans à attaquer la religion.»

«La crainte des fagots est très rafraîchissante», ajoute d'Alembert. C'est à ceux qui les préparaient que
fait allusion ce mot de ralliement si connu: Écrasons l'infâme. Il avait cours entre amis seulement

et les portes fermées; on ne confiait pas les lettres à la poste. Quand on ne peut combattre en rase

campagne, les embuscades sont permises. Qu'un croyant aspire au martyre, il joue son jeu et vise au

paradis. Un mécréant n'a pas d'ambitions si hautes.

D'Alembert ne craignait pas sérieusement d'être brûlé, mais il ne voulait pas s'exposer comme Diderot à
habiter à Vincennes, ni comme Voltaire à s'exiler hors de France. Son coeur le retenait à Paris. Il ne

voulait compromettre ni ses intérêts ni son repos. Voltaire cependant excitait son zèle; il ne lui demandait

que cinq ou six bons mots par jour. Lui-même d'ailleurs conseillait la prudence et en donnait l'exemple.

«Je voudrais, disait-il, que chacun des frères lançât tous les ans des flèches de son carquois contre le

monstre, sans qu'il sût de quelle main les coups partent. Il ne faut rien donner sous son nom. Je n'ai pas

même fait la Pucelle. Je dirai à maître Joly de Fleury que c'est lui qui l'a faite.»

Voltaire, pas plus que d'Alembert, ne se souciait de boire la ciguë. Il consentait pour éloigner ce calice à
communier dans l'église de Ferney. À Abbeville, où le chevalier de la Barre venait d'être supplicié, il

aurait mis chapeau bas devant toutes les processions.

D'Alembert publia en 1765 un livre intitulé: Histoire de la destruction des Jésuites, par un auteur
désintéressé. En l'imprimant en Suisse, on avait, suivant le conseil de Voltaire, soigneusement caché le

nom de l'auteur. On feignait au moins de le croire et l'on s'amusait du mystère. C'est à mots couverts que

Voltaire donne des nouvelles de l'impression. On prépare un ouvrage de géométrie, et sur ce thème les

deux amis rencontrent, sans songer que jamais ils en amuseront le public, des plaisanteries qui les

réjouissent. Deux ans après, d'Alembert écrit à Voltaire à propos de la dispersion des jésuites d'Espagne:

«Notre jeune mathématicien a fait une petite suite pour l'ouvrage que vous connaissez où il traite de l'état

de la géographie en Espagne. Vous le recevrez incessamment.»

Voltaire le reçoit et répond:

«J'ai envoyé vos gants d'Espagne sur-le-champ à leur destination; leur odeur m'a réjoui le nez.»

Le livre fut introduit à Paris par les soins de Marin (frère Marin), secrétaire du lieutenant de police. Ceux
qui en reçurent les premiers exemplaires remercièrent le frère d'Alembert. Il ne faut pas regarder le

secret, bien ou mal gardé, ni surtout l'impression à l'étranger comme des précautions inutiles. Les

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