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Joseph Bertrand - D'Alembert
«Nous avons préféré, écrit d'Alembert, ne pouvant avoir Pascal-Condorcet, à Chapelain-Lemierre et à Cotin-Chabanon, Eutrope Millot qui a du moins le mérite d'avoir écrit l'histoire en philosophe et de ne s'être jamais souvenu qu'il était jésuite et prêtre.» Chabanon avait été, vingt ou trente ans auparavant, il s'en vante du moins, l'ami très intime de d'Alembert.
Dans ses mémoires, platement écrits, où, sans esprit, sans tact et sans décence, il raconte longuement ses succès et ses déceptions d'amour, il fait jouer à d'Alembert le rôle de confident, et l'excellent géomètre lui prodigue sa sympathie et ses consolations. Chabanon, dans un jour de grande tristesse, entre chez d'Alembert, qui, du premier coup d'oeil, le voyant malheureux, l'accable de questions pleines d'intérêt sur la cause de son chagrin. Chabanon était amoureux et trahi.
«Comment peindre, dit-il, la sensibilité de d'Alembert et la fougueuse précipitation de ses mouvements? Fermer la porte aux deux verrous, ouvrir un petit escalier qui répondait à la boutique du vitrier, y crier: «Madame Rousseau, je n'y suis pour personne!» et revenir à moi, me serrer dans ses bras, ce ne fut pour lui que l'affaire d'un instant.»
Dans les premiers mots de d'Alembert reparaît cependant l'insensibilité affectée du sceptique railleur, sous lequel quelques contemporains ont méconnu l'homme tendre et bon. «Que voulez-vous! dit-il à Chabanon: vous avez commencé par être heureux!» Et il ajoute de la voix de fausset qui lui était particulière: «C'est toujours la fiche de consolation». Mais, ému par le désespoir de son ami, il prend aussitôt un autre ton: «Mon ami, lui dit-il, il faut éviter de rester avec vous-même. Jetez là les livres, voyez vos amis, courez, distrayez-vous. Toutes les fois que je vous serai nécessaire, je quitterai avec plaisir mon travail, et nous irons nous promener ensemble.»
Pourquoi les sentiments de d'Alembert avaient-ils changé? Les oeuvres de Chabanon l'expliquent. D'Alembert ne se résignait pas, par amour pour l'Académie, à y voir siéger l'auteur d'Éponine. Chapelain-Lemierre et Cotin-Chabanon finirent tous deux par forcer la porte: le meilleur des deux - c'était Chapelain - ne passa que le second.
Cette double victoire remportée sur d'Alembert le justifie du reproche adressé par un écrivain qu'on n'a pas encore complètement oublié, Sénac de Meilhan, qui a écrit:
«L'intrigue et la cabale mirent dans les mains de d'Alembert, qui survécut à Voltaire, le sceptre de la littérature.»
Rien n'est juste dans cette phrase et rien n'est vrai, sinon que d'Alembert a eu le chagrin d'assister à la mort de Voltaire.
CHAPITRE V. D'ALEMBERT ET LA SUPPRESSION DES JÉSUITES
Un personnage alors considérable - c'était le maréchal Vaillant - me disait un jour: «Je passe l'été dans une petite commune de Bourgogne; là, quoique voltairien, chaque dimanche ma présence à l'église édifie les fidèles: vous me direz que c'est de l'hypocrisie! - Ah! maréchal! répondis-je sans hésitation... - Vous voulez dire, continua-t-il, que ce n'est pas de l'hypocrisie: vous me feriez plaisir en m'expliquant pourquoi.»
Je fus embarrassé; il s'y attendait et nous rîmes tous deux.
D'Alembert, incrédule convaincu et plus voltairien que Voltaire, affectait quelquefois, dans ses écrits et souvent dans ses discours académiques, des formes respectueuses qui contrastent avec le ton de sa
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