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Joseph Bertrand - D'Alembert

La correspondance très active entre d'Alembert et Voltaire roulait souvent sur les affaires académiques.
Les deux amis, habituellement d'accord, se font volontiers des concessions. On a beaucoup blâmé l'une

d'elles. D'Alembert a prêté à Voltaire tous les efforts de son zèle pour écarter de l'Académie le président

Debrosses, dont le livre charmant, alors inédit, il faut le remarquer, occupe dans la bibliothèque des gens

de goût une place dans laquelle aucun de ses concurrents, si leurs oeuvres existaient encore, ne serait

aujourd'hui toléré.

Voltaire avait été le locataire du président. Se croyant tout permis, je veux dire se croyant seul juge de
ses droits, il avait fait couper pour son usage quelques cordes de bois, sans en avoir nul droit, puisqu'il

faut parler net. Le président, alléguant la coutume et l'usage et réclamant ses droits, qu'il connaissait,

exigea le prix de son bois. Voltaire, non moins indifférent sans doute que son adversaire aux trois cents

francs qui finirent par être donnés aux pauvres, ne voulut pas s'avouer dans son tort. Debrosses eut le

mauvais goût de l'y contraindre en se donnant le dangereux plaisir d'engager avec lui une lutte d'esprit et

le plaisir plus dangereux encore, sur ce terrain favorable à un magistrat qui a raison, de mettre les rieurs

de son côté.

N'eût-il pas été, je ne dis pas plus prudent - d'Alembert ne l'aurait pas pardonné, - mais plus gracieux et
plus sage au président de détourner les yeux d'une faiblesse évidente de Voltaire et de lui laisser voir -

l'esprit pour cela ne lui manquait pas - que, sans être sa dupe, il était et voulait rester son très humble

serviteur? C'est là, je crois, ce que, sans aucune préoccupation académique, les aimables amis de

Debrosses lui auraient conseillé et le conseil que, dans un cas semblable, lui-même leur aurait donné.

Il ne faudrait pas croire que d'Alembert, humblement incliné devant le patriarche, suivît sans le discuter
le mot d'ordre envoyé de Ferney. Quand un ami de Voltaire déplaît à d'Alembert, il lui fait résolument la

guerre. Si Voltaire, par une vieille habitude, appelle Richelieu son héros, d'Alembert le nomme

Childebrand. Si Voltaire défend le vieillard jadis aimable et brillant, d'Alembert aussitôt se permet

d'étriller Rossinante-Childebrand. Lorsqu'une aventure scandaleuse, qui fit alors beaucoup de bruit, vient

déshonorer, à la satisfaction peu dissimulée de d'Alembert, celui qu'on nommait à l'Académie le chef du

parti catholique, d'Alembert plaint son admirateur habituel de ne pouvoir cette fois parler librement sur

Mandrin-Childebrand, qu'il ose, dans une lettre à Voltaire, rapprocher de Cartouche-Fréron. Une vieille

coquetterie d'esprit rapproche Voltaire de Mme du Deffant: d'Alembert, qui ne l'ignore pas, s'étonne qu'il

écrive des lettres charmantes à cette vieille et infâme catin.

On a dit souvent et répété plus souvent encore que d'Alembert, à l'Académie française, faisait les
élections: c'est presque une accusation. Celui qui fait les élections en est responsable. D'Alembert ne

l'était pas: l'élection de son ancien ami Chabanon, faite deux ans après la mort de Voltaire et quatre ans

avant celle de d'Alembert, en peut être citée comme preuve.

«Vous savez, lui avait écrit Voltaire, que Chabanon a la plus grande envie d'être des nôtres, mais les
octogénaires de notre tripot ne sont pas encore morts ni moi non plus. J'attends pour vous en parler que la

place soit vacante.» La place devient vacante; d'Alembert fait la sourde oreille; il voudrait Condorcet,

que les deux amis, on ne sait pourquoi, ont pris l'habitude d'appeler Pascal. La candidature est cette fois

impossible. «Nous n'aurons pas Pascal, dit d'Alembert, j'espère au moins que nous n'aurons pas

Cotin-Chabanon qui demande l'Académie tout à la fois comme on demande l'aumône et comme on

demande la bourse, et qui veut accumuler sur sa tête des titres au lieu de talents.»

Chabanon échoue.

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