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Joseph Bertrand - D'Alembert

On ne peut faire valoir plus heureusement une fuite qui d'un mauvais guerrier a fait un excellent poète.
Mais il eût encore mieux valu être à la fois l'un et l'autre comme Eschyle et Tyrtée; et peut-être Horace

a-t-il contribué par l'aveu naïf de sa poltronnerie aux soupçons peu obligeants qu'on s'est plu quelquefois

à jeter sur la bravoure des poètes.»

On revient enfin à l'éloge de Campistron, ce talent précoce, un instant célèbre, et qui n'a jamais pu mûrir;
la louange que lui donne d'Alembert l'aurait peu flatté:

«S'il ne s'est pas servi de sa plume aussi bien qu'Horace, il lui reste du moins la gloire de s'être mieux
servi de son épée.»

N'aurons-nous pas à notre tour le tort d'appuyer trop, en ajoutant qu'il n'y a aucune gloire à se promener,
avec ou sans épée, sur un champ de bataille où l'on n'a que faire?

D'Alembert avant tout aimait la sincérité, il ne pouvait se résigner à faire des avances ou même à
remercier ceux qui, renseignant le public, croient par un jugement bienveillant mériter la reconnaissance.

Ils n'ont droit qu'à l'estime s'ils sont sincères, à l'indifférence s'ils font de leur plume l'instrument des

amitiés ou des haines que souvent ils ne partagent pas. La presse, moins bruyante mais non moins

courtisée qu'aujourd'hui, ne devait pas lui être favorable.

Tandis que des amis obstinés ou des amis de ses amis saisissaient toutes les occasions de vanter l'éclat de
son style et le charme de son débit, d'autres se plaignaient, avec un parti pris non moins invariable, du

mauvais goût de ses plaisanteries et de la lenteur de sa diction trop savamment ponctuée. Sur plus d'un

point les folliculaires du XVIIIe siècle sont les seuls témoins qui nous restent. Aucun d'eux

malheureusement n'a juré de dire la vérité. Il fallait avant tout servir sa coterie et défendre ses amis. Ne

demandons donc ni à Fréron, ni à Bachaumont, ni à Grimm, ni au Journal de Trévoux la vérité

sur l'éloquence académique de d'Alembert; ne nous fions pas trop aux correspondants de Mme du

Deffant; avant 1765 ils n'annonceront que des succès; mais dès que la rupture est complète, quand

d'Alembert à son nom, chaque fois qu'il le rencontre, associe d'injurieuses épithètes, on ne doit plus, par

une représaille toute naturelle, apprendre par elle que des échecs.

D'Alembert, secrétaire perpétuel de l'Académie française, aimait l'Académie et détestait les sots. Il
voulait que chaque élu fît honneur à la Compagnie. Ces principes étaient ceux de tous les partis; mais

pour écarter les créatures de la coterie rivale, chacun tolérait, désirait et réussissait souvent à imposer de

nombreuses exceptions à la règle.

D'Alembert, attentif aux opinions des candidats non moins qu'à leur talent, était peu favorable aux grands
seigneurs et aux prélats. Son influence était acquise aux amis de la libre pensée plus encore qu'aux

hommes de lettres. Il était au fond fort indifférent, mais, présent par devoir sur le théâtre de la lutte,

organe de toutes les demandes, centre naturel de toutes les sollicitations, il ne pouvait manquer de jouer

un rôle, et les vaincus devaient l'exagérer. Les recommandations de Voltaire, les conseils ou les

ambitions de Condorcet, de Marmontel, de Laharpe, de Turgot ou de Diderot, les préférences de Mlle de

Lespinasse et les amitiés de Mme Geoffrin dirigeaient sa résolution. Lorsqu'il l'avait prise, il aimait à

vaincre, comme à tout jeu chacun désire gagner la partie. Appelé à choisir entre Coetlosquet et Trublet,

entre Louis de Rohan et Radonvilliers, entre Loménie de Brienne et Roquelaure, entre le prince de

Beauvau et Gaillard, entre Brequigny et l'abbé Arnaud, il faudrait, avant d'accuser son impartialité,

revoir, soyons franc, et disons voir, soyons plus franc encore, et disons découvrir les pièces de ces

procès, obscurs aujourd'hui, jadis si émouvants.

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