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Joseph Bertrand - D'Alembert

qu'on voulait lui faire d'avoir composé sous le nom de Mme de Lafayette son petit chef-d'oeuvre: la
Princesse de Clèves
, il dit: «Segrais n'a jamais hésité à le rendre à son véritable auteur et l'a toujours
rendu avec la sincérité la plus franche, sans emprunter, comme ont fait tant d'autres en pareil cas, le

voile transparent de cette modestie hypocrite qui a soin de mal jouer la discrétion, et qui, en repoussant

mollement un honneur dont elle n'est pas digne, désire et se flatte de n'être pas crue sur parole._»

Fontenelle, qui reste le modèle de l'éloquence académique, aurait supprimé les dernières lignes. Sans être
des Fontenelles ni manquer de clarté, beaucoup d'autres, en abrégeant la phrase, auraient laissé au lecteur

le plaisir de deviner quelque chose.

D'Alembert, lorsque tout est dit, reprend souvent l'idée pour redoubler l'assertion sans accroître la clarté
qui est complète, ou fortifier la preuve qui semble évidente.

Il rapporte, dans l'éloge de Saint-Aulaire, que pour défendre les vers de ce poète de salon devenu
candidat contre la critique de Boileau, un académicien lui représenta modestement que le marquis de

Saint-Aulaire était un homme dont la naissance et par conséquent les vers méritaient des égards.

Le trait est lancé, l'auditoire a compris, celui qui a pu dire «_et par conséquent les vers_» est jugé;

d'Alembert ajoute pour l'accabler:

Je ne lui conteste pas, répondit Despréaux, les titres de noblesse, mais les titres du Parnasse; et quant
à vous, monsieur, qui trouvez ces vers-là si bons, vous me ferez beaucoup d'honneur et de plaisir de dire

du mal des miens.

L'incident est-il vidé? nullement; d'Alembert ajoute:

«L'apologiste, il faut en convenir, donnait beau jeu à Despréaux en prétendant que les vers qui le
mettaient de si mauvaise humeur étaient moins obligés d'être bons, parce qu'ils se présentaient sous la

sauvegarde des aïeux de l'auteur.» La réflexion est sage, trop sage même. Est-ce fini? pas encore;

d'Alembert continue:

«Cet académicien si indulgent ne devait pas ignorer que des vers, fussent-ils d'un empereur, n'ont pas
plus de droit d'être médiocres que s'ils avaient un simple bourgeois pour père, et si en pareil cas, comme

dit le Misanthrope, le temps ne fait rien à l'affaire, la généalogie du poète y fait encore moins.»

On a reproché aussi à d'Alembert d'oublier le caractère de la tribune qui lui est offerte, en luttant sans
attendre l'occasion pour le triomphe de la raison, tel était le nom inscrit sur son drapeau.

Le reproche n'est pas injuste. Lorsque, par exemple, dans l'éloge de Bossuet, d'Alembert écrit: «Bossuet
se représentait avec frayeur combien l'humanité serait à plaindre si ce petit nombre d'hommes auxquels la

Providence a commis leurs semblables, et qui n'ont à redouter sur la terre que le moment où ils la

quittent, ne voyaient au-dessus de leur trône un arbitre suprême, qui promet vengeance aux infortunés

dont ils auront souffert ou causé les larmes. Ce prélat citoyen était persuadé que ceux mêmes qui

auraient le malheur de regarder la croyance d'un Dieu comme inutile aux autres hommes,

commettraient un crime de lèse-humanité en voulant ôter cette croyance aux monarques: il faut

que les sujets espèrent en Dieu et que les souverains le craignent.» C'est ici d'Alembert qui parle et pour

lui-même, on ne saurait en douter; un tel langage choquerait dans les oeuvres de Bossuet, n'importe à

quelle place, comme un intolérable contresens.

L'illustre chrétien aurait cru, même par figure oratoire, déshonorer sa plume en plaçant les oints du

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