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Joseph Bertrand - D'Alembert

À l'Académie des sciences comme à l'Académie française, avant même d'en être secrétaire perpétuel, il
prenait la parole à presque toutes les réunions publiques et se chargeait, avec une complaisance

empressée, de lire les discours des lauréats et les pièces de poésie couronnées. Souvent même, les jours

de réception, sans avoir de rôle officiel, il ouvrait la séance par quelques réflexions ou quelques conseils

sur des sujets de morale, de poésie ou d'histoire. C'est ce que Bachaumont appelle faire la parade. La

production rapide de ces travaux sans gloire ne ralentissait ni sa correspondance toujours active, ni son

ardeur toujours féconde pour la science.

«Vous êtes, lui écrivait Voltaire à l'occasion de l'une de ses lectures, le seul écrivain qui n'aille jamais ni
en deçà ni au delà de ce qu'il veut dire. Je vous regarde comme le premier écrivain du siècle.» La

postérité n'a pas ratifié la louange.

Diderot trouve d'Alembert délicat, ingénieux, plaisant, ironique et hardi, mais il l'accuse d'écrire sur la
poésie en géomètre.

Qu'est-ce que cela veut dire?

Le domaine des vérités démontrées est étroit. Serait-il vrai qu'en y pénétrant on se condamne à n'en plus
sortir et que l'habitude de la ligne droite rende l'esprit mauvais juge des gracieux détours de la fantaisie. Il

n'y a pas à cela plus de raison que pour qu'un peintre ignore la musique. Pour être différentes, les facultés

de l'esprit ne s'excluent pas. L'habitude de bien raisonner est une force, il est rare qu'elle soit inutile, plus

rare encore qu'elle puisse nuire.

D'Alembert a écrit dans l'éloge de Bossuet: «De toutes les études profanes, celle des mathématiques fut la
seule que le jeune ecclésiastique se crut en droit de négliger. Les connaissances géométriques ne lui

parurent d'aucune utilité pour la religion. On nous accuserait d'être à la fois juge et partie, si nous osions

appeler de cette proscription rigoureuse. Cependant nous serait-il permis d'observer, tout intérêt

particulier mis à part, que le théologien naissant ne traite pas avec assez de justice et de lumière une

science qui n'est pas aussi inutile qu'il le pensait au théologien même. Science en effet si propre non pas à

redresser les esprits faux condamnés à rester ce que la nature les a faits, mais à fortifier dans les beaux

esprits cette justesse d'autant plus nécessaire que l'objet de leurs méditations est plus important ou plus

sublime. Bossuet pouvait-il ignorer que l'habitude de la démonstration, en nous faisant reconnaître et

saisir l'évidence dans tout ce qui en est susceptible, nous apprend encore à ne point appeler

démonstration ce qui ne l'est pas et à discerner les limites qui, dans ce cercle étroit des connaissances

humaines, séparent la lumière du crépuscule et le crépuscule des ténèbres.»

L'intention est évidente, mais pour la rendre claire, et c'est tout ce que voulait d'Alembert, il aurait suffi
de trois lignes.

D'Alembert, pour rire et pour faire rire, dépassait quelquefois les limites du bon goût. Il est impossible de
l'approuver lorsque, faisant l'éloge de M. de Clermont-Tonnerre, évêque de Noyon, dont Boileau disait:

«Il m'estimerait bien davantage, s'il savait que je suis gentilhomme», il changeait le titre habituel de sa

lecture en celui de panégyrique, par la raison que ce prélat, célèbre par ses ridicules, ne saurait être loué

dans le style habituel; il était nécessaire de combattre les exagérations, de démentir les légendes qui ont

réuni dans l'histoire de son héros tous les traits ridicules de la vanité, comme dans celle d'Hercule tous les

prodiges de la force.

D'Alembert est souvent ingénieux, rarement léger. Voulant louer Segrais qui n'a pas accepté l'honneur

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