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Joseph Bertrand - D'Alembert
Dieux, avec tant de force et d'intrépidité, Que n'avait-il un coeur à la vertu porté!
Ce sont les derniers vers de la pièce.
Alceste n'avait pas été représentée depuis 1727, on l'avait peut-être oubliée. On avait oublié aussi les débuts de Boissy, dont les Satires, premier fruit de sa muse, avaient, dit d'Alembert dans son éloge, offensé les hommes de lettres les plus éminents.
Le troisième concurrent préféré à d'Alembert, Bougainville, était secrétaire perpétuel de l'Académie des inscriptions et belles-lettres. Ce choix, s'il est permis de juger à distance, était le plus mauvais des trois: Bougainville, dit Grimm, qui peut-être exagère, fut nommé malgré l'Académie et malgré le public. Il accroissait ses chances en se disant mourant: «Nous croyez-vous, lui répondit Duclos, chargés de donner l'extrême-onction?»
La séance de réception de Bougainville est restée célèbre. Ayant à faire l'éloge de La Chaussée, adversaire décidé de ses précédentes candidatures, pour montrer la grandeur de son âme, il le compare à Molière et, tout bien pesé, lui accorde la préférence.
L'Académie resta froide, le public rit beaucoup, et l'on continua à regretter l'absence du nom de Molière dans «cet auguste sanctuaire où le petit-fils du grand Condé (le comte de Clermont) venait confondre ses lauriers avec ceux du neveu du grand Corneille (Fontenelle)».
La nomination de d'Alembert fut très disputée. La suppression récente de deux volumes de l'Encyclopédie lui donnait un caractère d'opposition auquel l'Académie n'était pas habituée.
Le candidat élu, d'après les usages, était soumis dans un second scrutin à l'approbation de l'Académie. On votait par boules noires ou blanches. On a prétendu que, pour d'Alembert, le nombre des boules noires devait entraîner l'exclusion et qu'une fraude de Duclos en dissimula quelques-unes. L'anecdote est fausse, mais les boules noires furent nombreuses.
La réception de d'Alembert eut beaucoup d'éclat; son prédécesseur était Surian, évêque de Vence. L'Encyclopédie dans ce jour de triomphe se montra courtoise et modeste; d'Alembert eut le bon goût de louer sans réticence les vertus de son prédécesseur et sa foi sans ironie. On exagérerait en disant que l'éloge de d'Alembert a rendu l'évêque de Vence illustre: il l'a préservé de l'oubli.
Les éloges académiques de d'Alembert, rarement cités et fort peu lus, sont moins inconnus cependant que les oeuvres de Surian et que l'histoire de l'évêché de Vence.
D'Alembert a composé beaucoup d'éloges. Dans ce genre de littérature, a dit avec esprit M. Guizot, beaucoup de travail et beaucoup de soin imitent le talent sans y prétendre. D'Alembert, qui n'avait pas besoin d'imiter le talent, travaillait peu ses éloges. Ce n'est pas à la postérité qu'il les adresse: on ne doit pas, comme on l'a fait trop souvent, juger par eux de son style et de son goût. D'Alembert au collège méritait le premier rang dans tous les genres d'étude, il n'excellait pas moins en amplifications qu'en vers latins. Il chercha pendant toute sa vie, dans ces exercices de plus en plus faciles à sa plume exercée, une distraction à ses profondes recherches. Le succès toujours grand de ces oeuvres éphémères a été une des joies de sa vie; il acceptait toutes les occasions de les renouveler, souvent les faisait naître: on le trouvait toujours prêt. Lecteur très habile, trop habile, disaient les malveillants, il amusait toujours l'auditoire: c'était tout ce qu'il voulait. Une lecture faite par lui, quel qu'en fût l'auteur, assurait à une séance publique une affluence dont il était fier.
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