bibliotheq.net - littérature française
 

Joseph Bertrand - D'Alembert

France, était académicien; Mme du Deffant était son amie après avoir été un peu plus, mais bien peu, s'il
faut l'en croire. Lorsque, n'étant plus jeune, elle résolut, tout en restant philosophe, de rendre son genre

de vie plus édifiant, d'éloigner les occasions et de renoncer aux habitudes compromettantes, elle ajoutait,

en l'annonçant: «Quant au président Hénault, je ne compte pas lui faire l'honneur de renoncer à lui».

Elle l'aimait assez pour vouloir dans l'Encyclopédie une louange pour son livre, ou s'intéressait assez à
d'Alembert pour désirer dans sa candidature le protecteur zélé que cette louange devait assurer.

D'Alembert ne voulait rien comprendre: le talent du président ne mérite pas l'honneur d'une citation, il
n'en aura pas. «Ni Dieu ni vous, écrit-il à sa protectrice, ni vous toute seule, ne pourrez réussir à m'y

décider.»

«Pensez-vous de bonne foi, madame, que dans un ouvrage destiné à célébrer les grands génies, je doive
parler de l'abrégé chronologique? C'est un ouvrage utile et assez commode, mais voilà tout.

«En vérité, c'est là ce qu'on en dira quand le président ne sera plus, et quand je ne serai plus, moi, je suis
jaloux qu'on ne me reproche pas d'avoir donné des éloges excessifs à personne.»

Ne voilà-t-il pas tout à coup que les grandes réunions fatiguent d'Alembert; il ne veut plus accepter
d'invitation chez Mme du Deffant que pour dîner avec elle en tête-à-tête: il est insupportable! Il fait bien

pis encore. Au moment où sa candidature paraît en bonne voie, il la compromet à plaisir: c'est à n'y rien

comprendre! Dans un opuscule qu'aucun devoir ne commande, il parle des relations des hommes de

lettres avec les grands comme s'il n'avait plus besoin de protecteurs. Pour Mme du Deffant, c'est de la

folie; pour d'Alembert, une occasion de rire: «Voilà, dit-il, comme il faut traiter ces gens-là; on n'est

point de l'Académie, mais on est quaker et on passe le chapeau sur la tête devant l'Académie et devant

ceux qui en font être.»

Un autre jour, il écrit à sa protectrice obstinée: «Que diable avez-vous donc dit au président sur mon
compte? Est-ce encore pour l'Académie? Eh! mon Dieu! laissez tout cela en repos. J'en serai si on m'en

met, voilà tout.»

Il devait échouer; cela ne manqua pas. D'Alembert, qui n'avait obtenu à l'Académie des sciences le
modeste titre d'adjoint qu'à sa quatrième candidature, fut également battu trois fois à l'Académie

française.

Buffon avait remplacé, en 1753, Languet de Gergy, archevêque de Sens. Quatre places furent vacantes en
1754. D'Alembert dut laisser passer avant lui le comte de Clermont, Bougainville et de Boissy.

L'élection du comte de Clermont fit scandale. On a gardé le souvenir d'une épigramme qui valut, dit-on,
quelques coups de bâton au poète Roi:

Trente-neuf qu'on joint à zéro, Si j'entends bien le numéro, N'ont jamais pu faire quarante. D'où je
conclus, troupe savante, Qu'ayant dans vos cadres admis Clermont, cette masse pesante, Ce digne cousin

de Louis, La place est encore vacante.

De Boissy, poète comique, s'était élevé jusqu'à la tragédie. La supériorité du genre était alors acceptée.

Son Alceste, tel était le sujet, se termine par la mort du traître qui, se voyant démasqué, sort
d'embarras en se poignardant. Il tombe mort sur la scène, et Hercule s'écrie, admirant ce vigoureux coup

de poignard:

< page précédente | 37 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.