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Joseph Bertrand - D'Alembert

Je dois au savant doyen de la Faculté catholique des sciences de Lyon, M. Valson, un rapprochement
curieux.

Voltaire était arrivé à Lyon le 15 novembre 1754, avec l'intention de s'y établir. La tradition rapporte
même qu'il devait fixer sa résidence sur les bords de la Saône, près de l'île Barbe.

Deux Académies, réunies depuis, existaient alors à Lyon: l'Académie des sciences et belles-lettres et
l'Académie des beaux-arts ou Société royale. Toutes deux étaient fort considérées, mais animées d'un

esprit différent. La première, dont le membre le le plus connu, Fleurieu, était ami de Voltaire, favorisait

les Encyclopédistes. La seconde, ayant pour directeur le célèbre architecte Soufflot et patronnée par

l'archevêque de Lyon, le cardinal de Tencin, oncle de d'Alembert, avait des sympathies tout opposées.

Très fière du titre de Société royale, elle s'arrogeait le premier rang. C'est à celle-là qu'appartenait

Tolomas.

Voltaire, quelques jours après son arrivée, assista avec son ami Fleurieu à une séance de l'Académie des
sciences et belles-lettres. L'archevêque de Lyon, patron de l'Académie royale, ne pouvait aimer les

allusions à la naissance de son neveu; il s'en prit à Voltaire. Pour menacer ses écrits de poursuites on

n'avait que l'embarras du choix; il s'entendit avec le duc de Villars, gouverneur de la ville, et Voltaire

jugea prudent de quitter Lyon le 9 décembre 1754, en attribuant au discours de Tolomas les tracasseries

qui l'inquiétaient. La mauvaise humeur de d'Alembert devait naturellement s'en accroître.

On peut rapprocher de cette affaire Tolomas les efforts de d'Alembert pour obtenir la suppression de la
feuille de Fréron, l'Année littéraire.

On attaquait de toutes parts les Encyclopédistes comme ennemis des lois et de la religion. D'Alembert et
Diderot étaient traités chaque jour d'empoisonneurs publics. Fréron, que Voltaire a rendu intéressant à

force d'injustice, était un des plus violents détracteurs de l'oeuvre. D'Alembert osa porter plainte à M. de

Malesherbes, directeur de la librairie. On espérait de lui plus que de la bienveillance pour l'Encyclopédie;

on en avait acquis le droit.

M. de Malesherbes, peu de temps avant, forcé par des ordres supérieurs de faire saisir les papiers de
Diderot, le fit prévenir quelques heures à l'avance. «On me laisse trop peu de temps! s'écria-t-il, où

voulez-vous que je les cache? - Qu'il les envoie chez moi, répondit Malesherbes, ils y seront en sûreté.»

S'il était prêt à protéger ses amis, M. de Malesherbes ne pouvait ni ne voulait persécuter leurs
adversaires. Il saisit l'occasion de donner à d'Alembert une leçon de patience et d'équité.

«Mes principes, lui écrivit-il, sont qu'en général toute critique littéraire est permise, et que toute critique
qui n'a pour objet que le livre critiqué et dans laquelle l'auteur n'est jugé que d'après son ouvrage, est une

critique littéraire.»

Fréron continua sa polémique vigilante et sévère en relevant, non sans esprit, les méprises, les faiblesses
et les emprunts de l'Encyclopédie. La voix de Voltaire,

Cette voix qui s'aiguise et vibre comme un glaive,

redoubla de sarcasmes et d'injures contre celui qu'il appelait Zoïle Aliboron et, dans ses jours de grande
colère, Cartouche Fréron.

Il ne serait pas juste, en jugeant les faits, d'oublier l'état des esprits. La guerre était déclarée. Quoique

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