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Joseph Bertrand - D'Alembert

L'article GENÈVE, écrit par d'Alembert, a plus qu'un autre attiré l'attention. Le consistoire calviniste de
la petite république y est loué d'accepter, sans l'avouer publiquement, un socinianisme parfait. Les

sociniens, personne ne l'ignorait alors, feignant d'être chrétiens, ne croient ni au paradis ni à l'enfer. Pour

les orthodoxes, ils méritent le bûcher. En les tolérant - c'était l'opinion de Bossuet - , on franchirait toutes

les bornes. Sociniens ou non, les pasteurs protestaient avec violence, et J.-J. Rousseau, sans se soucier du

fond, qu'il déclarait ne pas connaître, combattit la prétention de faire sans leur aveu la confession

publique de leurs sentiments secrets. La thèse était juste, l'argumentation facile, et Jean-Jacques se donna

le plaisir de la développer dans quelques pages irréfutables. Mais la lettre célèbre adressée à d'Alembert

traite une question beaucoup moins simple. D'Alembert avait écrit:

«On ne souffre pas à Genève de comédie; ce n'est pas qu'on y désapprouve les spectacles en eux-mêmes,
mais on craint, dit-on, le goût de parure, de dissipation et de libertinage que les troupes de comédiens

répandent parmi la jeunesse. Cependant ne serait-il pas possible de remédier à cet inconvénient, par des

lois sévères et bien exécutées sur la conduite des comédiens? Par ce moyen Genève aurait des spectacles

et des moeurs, et jouirait de l'avantage des uns et des autres; les représentations théâtrales formeraient le

goût des citoyens, et leur donneraient une finesse de tact, une délicatesse de sentiment qu'il est difficile

d'acquérir sans ces leçons.

«La littérature en profiterait sans que le libertinage fit des progrès. Genève réunirait à la sagesse de
Lacédémone la politesse d'Athènes.»

D'Alembert, à son ordinaire, appuie et développe trop longuement. Peu importe à Rousseau, c'est le fond
qu'il conteste et le théâtre qu'il veut proscrire, non partout, mais à Genève.

La lettre de Rousseau à d'Alembert a l'étendue d'un livre; tous les regards alors se tournaient vers lui, les
âmes se penchaient vers les paradoxes dont son style, quelle que fût sa thèse, assurait le retentissement.

Rousseau ne cache pas ses principes:

«Au premier coup d'oeil jeté sur ces institutions, dit-il, je vois d'abord qu'un spectacle est un amusement,
et s'il est vrai qu'il faille des amusements à l'homme, vous conviendrez au moins qu'ils ne sont permis

qu'autant qu'ils sont nécessaires, et que tout amusement inutile est un mal pour un être dont la vie est si

courte et le temps si précieux.»

Les luttes littéraires plaisaient à d'Alembert; il répondit en s'efforçant, non sans succès, d'imiter le style
de son adversaire. Le public, dans cette joute oratoire que rien ne rendait nécessaire, vit cependant un

amusement permis: la lettre et la réponse furent beaucoup lues et beaucoup admirées, l'opinion donna

raison à d'Alembert, mais décerna le prix d'éloquence à Rousseau.

Le caractère philosophique, c'est-à-dire antireligieux de l'Encyclopédie, devait exciter des protestations.
Dès le second volume un arrêt du Conseil avait interdit la vente des articles déjà parus, en soumettant à la

censure préalable tous ceux qui intéresseraient à l'avenir la religion.

«Sa Majesté a reconnu, disait l'arrêt, que dans les deux volumes on a affecté d'insérer des maximes
tendant à détruire l'autorité royale, à établir l'esprit d'indépendance et de révolte, et, sous des termes

obscurs et équivoques, à élever les fondements de l'erreur, de la corruption des moeurs, de l'irréligion et

de l'incrédulité.»

Le gouvernement était faible; ses irrésolutions grandissaient avec l'audace de ses adversaires. La défense
fut levée; d'autres réclamations s'élevèrent. L'avocat général Omer Fleury, l'une des victimes les moins

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