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Joseph Bertrand - D'Alembert

«M. d'Alembert, dit-elle, m'a parlé avec la plus grande confiance de Mme de Tencin, sa mère, et de son
père, M. Destouches, militaire distingué et le plus honnête homme du monde.

«M. d'Alembert m'a dit que sa nourrice (Mme Rousseau) l'avait reçu avec une tête pas plus grosse qu'une
pomme ordinaire, des mains comme des fuseaux, terminées par des doigts aussi menus que des aiguilles.

Son père l'emporta bien enveloppé dans son carrosse et parcourut tout Paris pour lui donner une nourrice;

mais aucune ne voulait se charger d'un enfant qui paraissait au moment de rendre son dernier souffle.

Enfin il arriva chez cette bonne Mme Rousseau, qui, touchée de pitié pour ce pauvre petit être, consentit

à s'en charger et promit au père qu'elle ferait tout ce qui dépendrait d'elle pour le lui conserver: elle y

parvint à force de soins, et ceux qui ont connu d'Alembert ont été témoins de la tendresse qu'il a

conservée pour cette excellente femme, qui s'est montrée sa véritable mère. Il est resté auprès d'elle

jusqu'à l'âge de cinquante ans, et, lorsqu'il alla vivre avec Mlle de l'Espinasse, il allait sans cesse chercher

sa chère nourrice, la consoler de ses peines, faire des caresses à ses petits enfants, et la laissait heureuse

d'avoir un tel fils.»

«Son père le voyait souvent et s'amusait beaucoup, m'a dit d'Alembert, de ses gentillesses et bientôt de
ses réponses, qui annonçaient, dès l'âge de cinq ans, une intelligence peu commune; il allait en pension et

son maître était enchanté de son esprit.

«Un jour M. Destouches, qui en parlait sans cesse à Mme de Tencin, obtint d'elle qu'elle
l'accompagnerait où il l'avait placé, et par les caresses et les questions qu'il adressa à son fils en tira

beaucoup de réponses qui le divertirent et l'intéressèrent. «Avouez, madame, dit M. Destouches à Mme

de Tencin, qu'il eût été bien dommage que cet aimable enfant eût été abandonné.» D'Alembert, qui avait

alors sept ans, se souvenait parfaitement de cette visite et de la réponse de Mme de Tencin, qui se leva à

l'instant en disant: «Partons, car je vois qu'il ne fait pas bon ici pour moi.»

«M. Destouches, en mourant, recommanda d'Alembert à sa famille, qui jamais ne l'a perdu de vue.
Quand j'ai connu d'Alembert, ajoute Mme Suard, il allait encore dîner avec le neveu et la nièce de son

père une fois par semaine, et il était toujours reçu avec autant d'égards que d'estime et d'amitié.

«En me mettant si avant dans sa confidence, d'Alembert m'autorisa à lui demander s'il était vrai que Mme
de Tencin lui eût fait dire par un ami, quand il eut acquis une grande célébrité, qu'elle serait charmée de

le voir: «Jamais, m'a-t-il dit, elle ne m'a rien fait dire de semblable. - Cependant, monsieur, on vous prête

dans cette occasion une réponse très fière à une mère qui, jusqu'à votre célébrité, ne vous avait pas donné

un signe de vie; et j'ai entendu bien des personnes applaudir à votre refus comme à un juste ressentiment.

- Ah! me dit-il, jamais je ne me serais refusé aux embrassements d'une mère qui m'aurait réclamé; il

m'eût été trop doux de la recouvrer.»

«Quand Mme de Tencin mourut, elle laissa tout son bien à Astuc, son médecin. On prétendit que c'était
un fidéicommis et que le bien devait passer à d'Alembert, mais il n'en a jamais rien reçu; il disait qu'elle

aimait beaucoup Astuc et que, quant à lui, il était bien sûr qu'elle n'avait pas plus pensé à lui à sa mort

que pendant sa vie.»

L'éducation des pupilles du cardinal était complète et brillante. Cent livres par an leur étaient accordées
pour leur entretien et menues dépenses: une académie annexée au collège devait leur enseigner

l'équitation, l'escrime et la danse. L'Université de Paris, exécutrice des volontés du cardinal, refusa sur ce

point de s'y conformer. D'Alembert, dans son enfance, n'apprit pas les belles manières et ne les connut

jamais. Le jeune Lerond fit de brillantes études. La famille de Destouches, heureuse sans doute de ses

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