bibliotheq.net - littérature française
 

Joseph Bertrand - D'Alembert

«Les chefs-d'oeuvre que les anciens nous avaient laissés dans presque tous les genres, avaient été oubliés
pendant douze siècles. Les principes des arts et des sciences étaient perdus, parce que le beau et le vrai,

qui semblent se montrer de toutes parts aux hommes, ne les frappent guère à moins qu'ils ne soient

avertis. Ce n'est pas que ces temps malheureux aient été plus stériles que d'autres en génies rares. La

nature est toujours la même; mais que pouvaient faire ces grands hommes semés de loin en loin, comme

ils le sont toujours, occupés d'objets différents et abandonnés sans culture à leurs lumières? Les idées

qu'on acquiert par la lecture et par la société sont le germe de presque toutes les découvertes.

«C'est un air que l'on respire sans y penser et auquel on doit la vie; les hommes dont nous parlons étaient
privés d'un tel secours.»

Celui qui inventa les roues et les pignons eût inventé les montres dans un autre siècle, et Gerbert au
temps d'Archimède l'aurait peut-être égalé.

D'Alembert semble plus heureux qu'embarrassé de l'immensité de sa tâche. Il trace avec ardeur et
vivacité le tableau des progrès de la poésie. Ses jugements parfois peuvent causer quelques surprises.

«Au lieu d'enrichir la langue française, on chercha d'abord à la défigurer. Ronsard en fit un jargon
barbare, hérissé de grec et de latin; mais heureusement il la rendit assez méconnaissable pour qu'elle

devînt ridicule.»

D'Alembert n'aurait-il pas mieux fait de passer Ronsard sous silence, comme il a fait de Clément Marot?
Pour lui, comme pour Boileau, la poésie française commence à Malherbe.

Son admiration est sincère et l'inspire heureusement.

«Malherbe, nourri de la lecture des excellents poètes de l'antiquité, et prenant comme eux la nature pour
modèle, répandit le premier dans notre poésie une harmonie et des beautés auparavant inconnues. Balzac,

aujourd'hui trop méprisé, donne à notre prose de la noblesse et du nombre. Les écrivains de Port-Royal

continuèrent ce que Balzac avait commencé; ils y ajoutèrent cette précision, cet heureux choix des termes

et cette pureté qui ont conservé jusqu'à présent à la plupart de leurs ouvrages un air moderne et qui les

distinguent d'un grand nombre de livres surannés écrits dans le même temps. Corneille, après avoir

sacrifié pendant plusieurs années au mauvais goût dans la carrière dramatique, s'en affranchit enfin,

découvrit par la force de son génie, bien plus que par la lecture, les lois du théâtre, et les exposa dans ses

discours admirables sur la tragédie, dans ses réflexions sur chacune de ses pièces, mais principalement

dans ses pièces mêmes. Racine, s'ouvrant une autre route, fit paraître sur le théâtre une passion que les

anciens n'y avaient guère connue, et, développant les ressorts du coeur humain, joignait à une élégance et

une vérité continues quelques traits de sublime. Despréaux dans son Art poétique se rendit l'égal

d'Horace en l'imitant. Molière, par la peinture fine des ridicules et des moeurs de son temps, laisse loin

derrière lui la comédie ancienne. La Fontaine fît presque oublier Ésope et Phèdre, et Bossuet alla se

placer à côté de Démosthène.»

Tout cela n'est pas et n'était pas même alors bien nouveau, mais suffit pour justifier d'Alembert d'avoir
aspiré à prouver, en l'écrivant, qu'un géomètre peut avoir le sens commun.

Le rôle des Italiens, celui des Anglais chez lesquels il admire sans limite l'immortel chancelier Bacon et
le sage philosophe Locke, sont indiqués avec une impartiale justice. Descartes est jugé de haut par un de

ses pairs comme géomètre, par un adversaire indulgent pour les autres faces de son génie. «Il a peut-être

été grand, mais il n'a pas été heureux.» Il paraît impossible de mieux dire en moins de mots. Sur sa

< page précédente | 28 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.